Livre II — Le luxe et la peur

Seuil

Je réclame pour tous le droit à l'opacité.
Édouard Glissant

Un homme marche dans le désert de Sonora. Il a éteint son téléphone à Altar, il y a deux jours. La batterie est intacte. Il la garde pour l'urgence, qui n'arrivera pas, ou qui arrivera. Il marche de nuit. Il dort sous un buisson de créosote pendant les heures chaudes. Il connaît la direction parce qu'un homme à Altar la lui a dite, à voix basse, dans un patio. La direction n'est pas un cap. C'est une suite de repères : un arbre tordu, une carcasse de voiture, un puits sec, une crête. Aucun de ces repères n'est sur une carte.

Le téléphone éteint ne produit pas de signal. Le pas ne produit pas de trace que la satellite saisira. La voix qui a transmis la direction s'est éteinte dans le patio.

Quelque chose a circulé. Quelque chose a été appris. Quelque chose s'est tenu.

Aucun paquet IP n'a porté cela.

À cinq mille kilomètres, le câble Marea repose sur le fond de l'Atlantique. Six mille six cents kilomètres de polyéthylène et d'acier galvanisé. Cent quatre térabits par seconde. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic intercontinental passe par des câbles comme celui-là.

Le câble ne porte pas l'homme qui marche. Il ne porte pas la voix du patio. Il ne porte pas l'arbre tordu.

Une autre matière. Un autre régime.