Territoire-flux

Ouverture — Lupe Pérez n'a pas de coordonnées

Lupe Pérez avait treize ans. On a retrouvé son corps le 7 mars 1996, à Lomas de Poleo, terrain vague à quinze kilomètres de Ciudad Juárez. Son nom est l'un des quatre cents documentés entre 1993 et 2010 par la Comisión Nacional de los Derechos Humanos[1]. Le chiffre exact varie selon qui compte. Lupe Pérez, elle, ne varie pas.

Sa famille a planté un poteau dans le terrain vague. Bois brut, peinture rose, le nom écrit en rouge à la main. Pas de plaque. Pas de coordonnée GPS. Le poteau tient debout dans la poussière. Quand le vent se lève, la peinture s'écaille un peu plus chaque année.

Le terrain vague n'a pas d'adresse. Il appartient juridiquement à plusieurs propriétaires qui ne se rencontrent pas. À l'horizon, on voit les maquiladoras qui assemblaient des composants pour General Motors et pour RCA. Les ouvrières partaient à pied avant le jour. Certaines ne sont pas rentrées. La frontière américaine est là, à dix kilomètres au nord. Le câble de fibre optique qui relie El Paso à Mexico passe sous la route, scellé dans une gaine en polyéthylène à quatre-vingts centimètres de profondeur.

Le texte qui suit ne commence pas par ce câble. Il commence par le poteau.

Avant la carte, le corps. Avant le flux, le sujet constitué pour qu'il y ait un flux. Avant le territoire administratif, le territoire premier que Rita Segato a nommé d'une formule sèche, el cuerpo de la mujer es el primer territorio que se conquista[2]. Le corps de la femme est le premier territoire que l'on conquiert. La phrase ne demande pas qu'on la commente. Elle demande qu'on la pose.

Lupe Pérez n'a pas de coordonnées. Le poteau en a, depuis 2019. Une activiste de Casa Amiga, Liliana Ramírez, l'a ajouté sur Google Maps cette année-là. Le nom est entré dans la base de données. Pas le corps. Pas la disparition. Le nom seul, debout dans le terrain vague, géolocalisé à 31°44′ Nord, 106°31′ Ouest.

Ce qui suit tient sur cette inégalité. Ce que l'infrastructure transporte. Ce qu'elle ne transporte pas. Ce qu'elle inscrit. Ce qu'elle laisse dehors. Le texte ne dira pas ce que le poteau signifie. Il reviendra au poteau, à la fin, quand les autres choses auront été posées.

Pour l'instant, le poteau est debout. Le nom tient. Le vent travaille la peinture.

Casa Amiga a été fondée en 1999 par Esther Chávez Cano[3]. C'était un appartement de trois pièces dans le centre de Juárez, une ligne de téléphone, un cahier d'écolier où l'on inscrivait les noms à mesure qu'ils arrivaient. Esther Chávez Cano comptait. Elle comptait avec une précision d'inventaire, parce qu'elle savait que personne d'autre ne le ferait. Quand elle est morte, en 2009, le cahier en faisait quatre. D'autres femmes ont pris le relais.

Lomas de Poleo est un mot qui désigne moins un lieu qu'un état du sol. Sable mêlé de gravats, sacs plastiques pris dans les buissons d'épineux, ferrailles d'usine abandonnées sur place. Au début des années 2000, des familles ont commencé à planter des croix roses dans la terre, à chaque endroit où l'on avait retrouvé un corps. Les croix sont en bois de palette. La peinture est de la peinture pour automobile, achetée au litre. Quand le soleil les attaque, elles virent au saumon, puis au beige, puis on repeint. C'est une oralité fixée debout. Une parole qui refuse de se taire en se laissant disparaître.

La maquila tient le décor. Plus de trois cents usines à la fin des années 1990 le long de la frontière, deux cent mille emplois à Juárez seule, salaires alignés sur le bas de la grille mexicaine[4]. Les ouvrières viennent d'Oaxaca, du Veracruz, du Chiapas. Elles arrivent par bus, dorment à plusieurs dans des chambres louées à la semaine, prennent leur poste à cinq heures du matin. La ville n'a pas été conçue pour elles. Elle s'est laissée traverser par elles. Le ramassage en autocar, quand il existe, s'arrête à des points fixes. Le reste se fait à pied, dans le noir, sur des chemins qui ne portent pas de nom.

L'enquête judiciaire, sur les quatre cents cas, n'a presque rien donné. La Cour interaméricaine des droits de l'homme l'a écrit en 2009 dans l'arrêt González et autres c. Mexique, dit Campo Algodonero : enquêtes lacunaires, preuves perdues, pistes abandonnées, familles intimidées[5]. L'État mexicain a été condamné. Cela n'a pas ramené les corps. Cela n'a pas effacé le poteau de Lupe Pérez.

Quelque chose se passe entre le terrain vague et le câble qui passe sous la route. Les usines assemblent des composants qui voyageront vite, par paquets, par fibres. Les corps des ouvrières voyagent à pied, lentement, dans le noir. Les deux trajets se croisent sans se voir. L'un laisse une trace numérique, l'autre une absence dans le compte du soir. Le poteau de Lupe Pérez est planté à la jointure exacte de ces deux régimes.

Le poteau est encore debout en 2024. La peinture est plus pâle. Le nom tient.

1. Comisión Nacional de los Derechos Humanos (Mexique), Informe especial sobre los casos de homicidios y desapariciones de mujeres en el municipio de Juárez, Chihuahua, 2003, complété par les rapports de suivi 2004-2010. Le chiffre de quatre cents victimes documentées entre 1993 et 2010 est une borne basse, retenue par la CNDH ; les estimations des organisations indépendantes vont de cinq cents à plus de sept cents selon les critères d'inclusion.

2. Rita Laura Segato, La guerra contra las mujeres, Traficantes de Sueños, Madrid, 2016, p. 32 et passim.

3. Casa Amiga Centro de Crisis A.C., fondée à Ciudad Juárez en février 1999 par Esther Chávez Cano. Esther Chávez Cano est morte le 25 décembre 2009.

4. Données du Instituto Nacional de Estadística y Geografía (INEGI), Estadísticas de la industria maquiladora de exportación, années 1998-2000.

5. Cour interaméricaine des droits de l'homme, González et autres (« Campo Algodonero ») c. Mexique, arrêt du 16 novembre 2009.