Chapitre 15 — La carte de Lupe
Lomas de Poleo, fin avril. Le terrain vague est plat. Le sol est gris clair, granuleux, parsemé de tessons de bouteilles brunes et de capsules en plastique bleu. Quelques touffes d'herbe sèche tiennent dans les creux. Au sud, la silhouette des maquiladoras découpe l'horizon en barres basses. Au nord, on devine la frontière à la qualité de la lumière, plus dure de ce côté-là.
Le poteau est à trois cents mètres de la piste. Bois brut, peinture rose qui s'écaille, le nom écrit en rouge à la main. Lupe Pérez. La famille l'a planté en 1996, quelques semaines après. Personne ne se souvient du jour exact. Les frères ont creusé. La mère a tenu le poteau droit pendant qu'on tassait. Le pinceau était un pinceau de chantier acheté la veille.
Vingt-huit ans. Le poteau tient.
Liliana Ramírez est venue en mars 2019. Elle a un téléphone Android d'occasion, écran fendu en biais, batterie qui tient mal le froid. Elle est venue avec sa fille, treize ans, l'âge qu'avait Lupe. Casa Amiga existe depuis 1999[1]. L'association a été fondée par Esther Chávez Cano, morte en 2009[2]. Liliana Ramírez a pris le relais sur le terrain. Pas la direction. Le terrain. Les déplacements jusqu'aux poteaux, les photos, les noms à recouper avec les listes de la CEDAW et celles de la Comisión Nacional de los Derechos Humanos[3].
Elle a appuyé sur Ajouter un lieu. La fille tenait le téléphone à la verticale pour que le GPS se cale. Catégorie, Mémorial. Coordonnées 31°44′02″ Nord, 106°31′47″ Ouest. La modération de Google a validé deux mois plus tard, sans commentaire.
La voiture Street View est passée en 2021. La photo est floue. On devine la couleur rose. On ne lit pas le nom.
Quelqu'un, à Munich ou à Lyon, qui cherche Lomas de Poleo dans la barre, voit maintenant le poteau avant la maquiladora. C'est la séquence. Le mémorial puis l'usine. Pour un instant, dans l'ordre des résultats, le nom précède le capital. Puis on fait défiler, et l'ordre se rétablit.
Quatre cents meurtres documentés entre 1993 et 2010[3]. Le chiffre exact varie selon qui compte. Lupe Pérez, elle, ne varie pas. Treize ans. Sept mars 1996. La Comisión a son numéro de dossier. Casa Amiga a sa fiche. Google Maps a son point.
Le terrain vague n'a pas changé d'usage. Il appartient à plusieurs propriétaires qui ne se rencontrent pas. Les ouvrières partent toujours avant le jour. Certaines ne rentrent pas. Le câble de fibre optique passe sous la route, à quatre-vingts centimètres, scellé dans sa gaine. Il transporte la requête de quelqu'un qui cherche le nom.
Ce que la base enregistre, ce n'est pas Lupe. C'est l'inscription que sa famille a posée. La carte a admis le geste, pas la disparition.
Liliana Ramírez ne tient pas de registre numérique des poteaux qu'elle a ajoutés. Elle en a posé sept entre 2019 et 2023. Elle se souvient des noms. La fille tient une liste sur un cahier d'écolier. Le cahier n'est pas indexé. Quand quelqu'un demande, elle l'ouvre à la bonne page.
On revient au poteau.
Lomas de Poleo, quinze kilomètres au sud-ouest de Ciudad Juárez. La peinture rose s'est encore écaillée. Le nom écrit en rouge tient. Le bois a noirci à la base, là où l'humidité du sol monte par capillarité quand il pleut, ce qui arrive trois ou quatre jours par an.
Personne n'est venu repeindre depuis trois ans. Liliana Ramírez n'est pas revenue. Elle viendra. Le poteau attend.
Le poteau est entré dans la base de données. La voiture Street View est passée en 2021. La photo est floue. On devine la couleur rose. On ne lit pas le nom.
Le câble de fibre optique passe toujours sous la route, à quatre-vingts centimètres. Il ne porte pas le nom. Il porte la requête de quelqu'un qui cherche Lomas de Poleo et qui tombe sur le poteau. Le câble ne sait pas ce qu'il transporte. C'est sa nature.
Ce que la carte a fini par enregistrer, ce n'est pas Lupe Pérez. C'est un nom debout. Un poteau de bois et la main qui l'a placé là.
Le corps précédait la carte. La carte a fini par inscrire le nom. Ce qui reste est ni le corps ni la carte.
Le poteau est debout. Le nom tient.
1. Casa Amiga Centro de Crisis A.C., fondée à Ciudad Juárez le 28 février 1999 par Esther Chávez Cano. Documentation publique de l'association ; voir aussi Diana Washington Valdez, The Killing Fields: Harvest of Women, Peace at the Border, 2006, chapitre 11. ↩
2. Esther Chávez Cano (1933-2009), militante mexicaine pour les droits des femmes, première à documenter systématiquement les féminicides de Ciudad Juárez à partir de 1993. Décédée le 25 décembre 2009 à Ciudad Juárez. ↩
3. Comisión Nacional de los Derechos Humanos (CNDH), Informe especial sobre los casos de homicidios y desapariciones de mujeres en el municipio de Juárez, Chihuahua, 2003, et mises à jour ultérieures. Le chiffre de 400 meurtres documentés entre 1993 et 2010 est repris par Rita Segato, La guerra contra las mujeres, Traficantes de Sueños, 2016, p. 32 et p. 47. Variations selon les comptages : Diana Washington Valdez (2006) avance plus de 600 cas en intégrant les disparitions non résolues. ↩