Livre I — Le sol des sujets

Seuil

Dans la sacristie de l'église de Lépaud, Creuse, un registre paroissial est posé sur une étagère depuis 1737. Le bois de l'étagère a noirci. Le cuir du registre a séché. Les noms tiennent. Baptêmes, mariages, sépultures, écrits à la plume oie par sept curés successifs. Le sixième a barré le nom du septième sur la dernière page parce qu'il ne lui faisait pas confiance. Le registre n'a pas brûlé en 1793. Il a été caché sous une dalle. Il a été ressorti en 1802. Il est resté.

À Lomas de Poleo, le poteau de Lupe Pérez date de 1996. La peinture est rose. Le bois noircit à la base.

Deux objets. Deux durées. Aucune ne contient l'autre.

Le registre ne sait rien des corps qu'il inscrit. Il sait la lignée, la paroisse, l'arrangement entre familles qui se reconduit sur quatre générations sans qu'aucun habitant ne le décide. Le poteau ne sait rien de la lignée. Il sait un nom et un terrain vague.

Ibn Khaldoun écrivait à Tunis au XIVe siècle. Il regardait les dynasties berbères prendre Fès, puis se dissoudre en trois générations dans le luxe qu'elles avaient conquis. Il a forgé un mot, 'asabiyya العصبية, pour ce qui tient un groupe ensemble assez fort pour renverser un centre affaibli. Le mot ne se traduit pas. 'Asabiyya tient ce qu'elle tient.

Sept siècles. Modi à Delhi, Erdoğan à Ankara, Orbán à Budapest. Le mot revient parce que les outils du temps court ne saisissent pas ce que sept siècles permettent de voir.

Une autre horloge.