Livre II — Le luxe et la peur

Chapitre 8 — La 'asabiyya brettonwoodienne s'est dissoute

Le 1er juillet 1944, sept cent trente délégués de quarante-quatre pays se réunissent au Mount Washington Hotel, à Bretton Woods, dans le New Hampshire. L'hôtel est un bâtiment de bois peint en blanc, sur un fond de montagne. Les domestiques portent des gants. Les délégués russes apportent leurs propres bouteilles de vodka. Keynes représente la Grande-Bretagne, malade, le visage gris, monté pour le sommet et qui mourra dix-huit mois plus tard. Harry Dexter White représente le Trésor américain, soupçonné déjà de sympathies soviétiques, ce qui ne l'empêche pas d'écrire l'essentiel des textes. Trois semaines de négociations. À la sortie, deux institutions, le Fonds monétaire international et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement. Une règle, le dollar convertible en or à trente-cinq dollars l'once[1]. Les autres monnaies arrimées au dollar par parités fixes ajustables. Le compromis tient sur un mot, embedded liberalism, libéralisme encastré, c'est-à-dire un commerce ouvert mais des États libres de gouverner leur économie comme ils l'entendent[2]. Une mondialisation mince. Du commerce, pas de capital flottant.

C'est une dawla qui s'institue. Pas seulement un système monétaire. Une configuration politique avec son centre, Washington, son territoire, l'Atlantique élargi à l'Asie pacifique, et sa 'asabiyya العصبية propre. Cette 'asabiyya tient sur trois fils. L'alliance atlantique, scellée par la guerre puis par l'OTAN en 1949. L'anticommunisme, qui donne au groupe un dehors contre lequel se constituer. La solidarité des démocraties de marché, formule confuse qui désigne en pratique un cercle de capitales où l'on partage les mêmes manuels d'économie, les mêmes universités d'élite, les mêmes vacances en Italie. Ce qu'Ibn Khaldoun nomme cohésion de groupe ne demande pas de pureté. Il demande un dehors et un partage du dedans. Bretton Woods avait les deux.

La phase de constitution dure une génération. Plan Marshall en 1948, douze milliards de dollars vers une Europe ruinée, qui sont aussi un investissement dans la cohésion du dedans[3]. Reconstruction allemande, miracle japonais, Trente Glorieuses françaises. La productivité augmente d'environ cinq pour cent par an dans les pays de l'OCDE entre 1950 et 1973[4]. Les inégalités à l'intérieur des pays riches se réduisent, fait inédit dans l'histoire du capitalisme industriel. La part du travail dans la valeur ajoutée plafonne à des niveaux que les générations suivantes ne reverront pas. Un certain confort se diffuse. La 'asabiyya tient parce qu'elle nourrit ses membres.

Wa-l-taraf yufsid al-'asabiyya min wujûh kathîra[5]. Le luxe corrompt la solidarité de groupe par de nombreuses voies. Ibn Khaldoun pensait à des dynasties qui se sédentarisaient, aux fils des conquérants qui apprenaient le luth, à la complication des cours et à la perte du goût du risque. Le mécanisme est plus large qu'il ne le formulait. Il opère partout où la sophistication d'un système le détache de la matière qui le portait. La phase de luxe de la dawla brettonwoodienne ne se présente pas comme un luxe. Elle se présente comme une innovation financière. Elle commence dans des bureaux à Londres et à New York, dans des salles aux moquettes synthétiques où les opérateurs des marchés des changes additionnent à la machine ce qu'ils additionnaient à la main quinze ans plus tôt.

Le 15 août 1971, un dimanche soir, Richard Nixon parle à la télévision américaine pendant vingt minutes. Il annonce la suspension de la convertibilité du dollar en or, le gel temporaire des prix et des salaires, une surtaxe de dix pour cent sur les importations[6]. Il appelle cela la New Economic Policy. Le mot temporaire est trompeur. La fenêtre de l'or se ferme et ne se rouvre pas. Cinq ans plus tard, en janvier 1976, les accords de la Jamaïque ratifient ce que les marchés ont déjà acté, le système des changes flottants[7]. Les monnaies cessent d'être amarrées. Elles s'ajustent les unes contre les autres dans un mouvement permanent. Le dollar reste hégémonique mais sans ancre métallique. Il flotte parce que les autres flottent et que personne n'a intérêt à ce que cela cesse.

À ce moment, la 'asabiyya brettonwoodienne ne se dissout pas, elle se reconfigure. Le dehors anticommuniste tient encore. Les universités d'élite échangent toujours leurs élèves. Mais la matière a changé sous les pieds des hommes. Les capitaux peuvent maintenant circuler. Big Bang à Londres en octobre 1986, abolition des contrôles de change, la City devient une place où tout le monde peut traiter avec tout le monde[8]. Le marché eurodollar, qui existait déjà comme curiosité, gonfle. À la fin des années 1990, il représente plus de la moitié des dépôts bancaires internationaux. La sophistication financière se met à produire son propre langage, dérivés, swaps, options sur options, titrisation. Susan Strange écrit en 1986 Casino Capitalism, en 1996 The Retreat of the State[9]. Elle dit, là où les États étaient autrefois les maîtres des marchés, ce sont maintenant les marchés qui sont les maîtres des États. Elle dit, il y a un gouffre béant de non-autorité.

Le mécanisme de la 'asabiyya khaldounienne n'est pas un mécanisme moral. C'est une thermodynamique. Quand le groupe se diversifie, quand les intérêts internes cessent de pointer dans la même direction, quand les biens à partager sont assez nombreux pour qu'on cesse de partager, la cohésion baisse. La déréglementation des années 1980 est cette phase exacte. Reagan et Thatcher la poussent comme un programme, mais les conditions qui la rendent possible sont déjà là, dans l'épaisseur d'argent que la fin des changes fixes a libérée. Harvey lit le mouvement comme un projet de classe[10]. Polanyi l'aurait lu comme un désencastrement, disembedding, la rupture du tissu social qui maintenait l'économie sous garde[11]. Les deux lectures peuvent coexister. Le projet de classe a opéré parce que la matière était devenue malléable. Le désencastrement a réussi parce que quelqu'un avait intérêt à ce qu'il réussisse.

Le dernier basculement structural se fait sans bruit, en décembre 2001. La Chine entre à l'Organisation mondiale du commerce[12]. Quinze ans de négociations. Le moment passe presque inaperçu dans les journaux occidentaux occupés par d'autres choses. C'est pourtant le moment où la dawla brettonwoodienne accueille en son sein une économie dont le centre politique n'a jamais partagé sa 'asabiyya. La cohésion du dedans s'élargit jusqu'à inclure ce qui ne lui appartient pas. C'est la dernière phase de l''umrân hadarî العمران الحضري, celle où le groupe est devenu si grand et si raffiné qu'il ne se reconnaît plus.

Branko Milanović trace en 2016 la courbe[13]. Sur l'axe horizontal, les centiles de la distribution mondiale des revenus de 1988 à 2008. Sur l'axe vertical, la croissance cumulée de chaque centile sur ces vingt ans. La courbe ressemble à un éléphant vu de profil. Le dos haut, autour des centiles cinquante, là où la classe moyenne chinoise prend trois quarts de revenus en vingt ans. La trompe relevée tout à droite, le pour cent mondial, qui prend autant. Et, entre les deux, à hauteur du quatre-vingtième centile, là où vivent les classes moyennes des pays riches, un creux. Croissance proche de zéro. Vingt ans de stagnation. Ce sont ces gens-là qui voteront Trump en 2016, le Brexit en juin 2016, Le Pen en 2017, qui descendront en gilets jaunes en novembre 2018. La courbe ne plaide pas. Elle décrit. La 'asabiyya du dedans s'est érodée à l'endroit même où elle reposait, dans les classes moyennes industrielles qui avaient porté le compromis fordiste.

Sloterdijk donne l'image[14]. Le Crystal Palace, construit à Hyde Park pour l'Exposition universelle de 1851, fer et verre, vingt-trois mille mètres carrés couverts, climatisé avant l'heure, lumineux, traversable. Un milliard et demi de gens vivent à l'intérieur. Plusieurs milliards regardent à travers la vitre. La mondialisation n'a pas aboli le dehors, elle l'a reconstitué comme exclusion structurelle, le dehors est ceux qui produisent les conditions du dedans sans y accéder. Le verre laisse voir, il ne laisse pas passer. La paroi est physique aux frontières de Schengen, à la barrière de Tijuana, dans les centres de Lampedusa. Elle est juridique dans les contrats de travail détachés, dans les zones économiques spéciales, dans la stratification des passeports. Elle est économique dans la courbe de l'éléphant.

Wallerstein avait posé le cadre dans les années soixante-dix[15]. L'économie-monde capitaliste organise une division du travail entre core, semi-périphérie et périphérie qui n'est pas accidentelle, qui est constitutive du système. La dawla brettonwoodienne est la phase où le core occidental atteint son extension maximale et où la semi-périphérie commence à entrer dans le core sans en être pleinement. Braudel, dans le tome III de Civilisation matérielle[16], décrivait les basculements de centre. Venise, Anvers, Amsterdam, Londres, New York. Chaque transfert lent, disputé, couvert d'une propagande de puissance. On reconnaîtra peut-être plus tard que le transfert vers l'est asiatique, vers Shanghai, Shenzhen, Singapour, a commencé entre 2001 et 2008. Pour l'instant, la propagande est en cours.

Bauman appelait ce moment la modernité liquide[17]. Le terme est moins précis qu'il en a l'air. Liquide ne veut pas dire absent de forme, il veut dire que la forme épouse le contenant et change avec lui. La dawla brettonwoodienne avait des contenants solides, États-nations, syndicats, partis de masse, banques nationales. Ces contenants ont fondu. Pas sous l'effet d'une catastrophe. Sous l'effet du raffinement qu'ils avaient eux-mêmes engendré. Une dynastie ne se renverse pas parce qu'elle est faible. Elle se renverse parce qu'elle est devenue autre chose qu'elle ne se sait.

La dissolution n'est pas un accident. Elle est la phase prévisible. Sept siècles séparent Ibn Khaldoun et la conférence de Bretton Woods. La distance ne dispense pas du mécanisme. Une cohésion de groupe se forme dans le manque, prospère dans l'effort, se sophistique dans la réussite, et se désagrège dans l'abondance. La sophistication financière qui a fait de Wall Street la place mondiale a corrodé la cohésion qui avait fait Wall Street possible. Le luxe a corrompu la 'asabiyya. C'est tout. Le reste est commentaire.

1. Conférence monétaire et financière des Nations unies, Bretton Woods, 1er-22 juillet 1944. Articles of Agreement of the International Monetary Fund, art. IV, sect. 1 et 4 (parité du dollar à 1/35 once d'or).

2. John Gerard Ruggie, « International Regimes, Transactions, and Change : Embedded Liberalism in the Postwar Economic Order », International Organization, vol. 36, n° 2, 1982, p. 379-415.

3. Economic Cooperation Act, 3 avril 1948 ; total des aides European Recovery Program, 1948-1952, environ 13,3 milliards USD courants. United States Government, European Recovery Program: Final Report, 1953.

4. Angus Maddison, The World Economy: A Millennial Perspective, OECD, 2001, tableaux pour 1950-1973 (taux de croissance moyen annuel de la productivité du travail dans seize pays avancés).

5. Ibn Khaldoun, al-Muqaddima المقدمة, Livre III, chap. 14. Éd. Dâr al-kutub al-'ilmiyya, Beyrouth, 1993, t. I, p. 277.

6. Allocution télévisée de Richard Nixon, 15 août 1971, Address to the Nation Outlining a New Economic Policy. Public Papers of the Presidents, 1971, doc. 264.

7. Second Amendment to the Articles of Agreement of the IMF, accords de Kingston, Jamaïque, 7-8 janvier 1976, ratifié et entré en vigueur le 1er avril 1978.

8. Financial Services Act 1986, Royaume-Uni ; déréglementation effective au London Stock Exchange le 27 octobre 1986.

9. Susan Strange, Casino Capitalism, Basil Blackwell, 1986 ; The Retreat of the State: The Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge University Press, 1996, chap. 1.

10. David Harvey, A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press, 2005, chap. 1-2.

11. Karl Polanyi, La grande transformation, Gallimard, 1983, p. 137 et suiv. (édition originale Farrar & Rinehart, 1944).

12. Adhésion de la République populaire de Chine à l'OMC, protocole signé à Doha le 11 novembre 2001, entrée en vigueur le 11 décembre 2001. WTO doc. WT/L/432.

13. Branko Milanović, Global Inequality: A New Approach for the Age of Globalization, Harvard University Press, 2016, chap. 1, fig. 1.1 (« elephant curve »).

14. Peter Sloterdijk, Im Weltinnenraum des Kapitals, Suhrkamp, 2005 ; trad. anglaise Wieland Hoban, In the World Interior of Capital, Polity, 2013, p. 190 et p. 234.

15. Immanuel Wallerstein, The Modern World-System I, Academic Press, 1974, chap. 1-2.

16. Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe siècle, t. III, Le Temps du monde, Armand Colin, 1979, p. 22 et p. 168.

17. Zygmunt Bauman, Liquid Modernity, Polity Press, 2000.