Chapitre 6 — La résistance qui ne se thématise pas
Le 11 juin 2013, à Hong Kong, dans une chambre du Mira Hotel, Edward Snowden remet à Glenn Greenwald une clé USB. Sur la clé, des dizaines de milliers de documents de la NSA. Snowden dit ce qu'il a à dire devant la caméra de Laura Poitras, puis disparaît dans une zone de transit de l'aéroport de Moscou. Cet acte est un cas de résistance. On peut le nommer, le dater, le situer. Il a un visage, un nom, un passeport.
Ce n'est pas le seul cas. À Bolton, en Angleterre, en mars 2020, un livreur Deliveroo nommé Jaspreet Singh éteint son téléphone pendant douze minutes au milieu d'un service. Il ne fait rien d'autre. Il s'assoit sur un muret, regarde la rue. L'algorithme inscrit une pénalité de réactivité. Ses commandes du lendemain seront moins bien rémunérées. Il continuera. Cette pause de douze minutes est aussi un acte. Elle n'a pas de visage public. Elle n'a pas de nom dans un documentaire. Elle est arrivée des milliers de fois ce mois-là, dans des dizaines de pays, sur des centaines de plateformes, et ne forme pas une cause politique nommée.
À Pondichéry, en novembre 2022, une femme tamoule de soixante-douze ans, Pavithra Murugan, refuse de donner son empreinte iridienne pour le système Aadhaar. Elle sait que sans Aadhaar elle n'aura plus accès aux rations alimentaires subventionnées. Elle refuse quand même. Sa fille fait les démarches à sa place avec une fausse empreinte fournie par un intermédiaire. L'État indien enregistre une présence biométrique qui n'existe pas. Pavithra Murugan reste, pour la base de données, présente et illisible.
Trois actes. Trois corps. Trois logiques différentes de ce qu'on appelle, faute d'autre mot, résistance. La question est, qu'est-ce qui, dans ces gestes, fait résistance, et selon quelle théorie.
Si les dispositifs constituent les sujets, comme l'ont posé Foucault, Lazzarato, Segato, alors d'où vient la capacité de résister à la constitution dont on est soi-même issu ? Foucault a multiplié les formules sans les fonder. Là où il y a pouvoir, il y a résistance. La phrase est célèbre. Elle ne dit pas comment. Elle ne dit pas qui. Elle pose la résistance comme corollaire, sans en analyser l'origine. C'est la fragilité fondatrice de tout le corpus dispositif. Trois auteurs ont tenté de la combler. Aucun ne convainc les deux autres.
Agamben dispose le crayon le long du bord de la table avant de parler. Il n'a pas levé les yeux. Il dit, le dispositif capture, oriente, modèle. Il produit le sujet. Mais le dispositif a une faille. Tout dispositif sépare l'usage profane d'un objet de son usage réservé. Le temple sépare le sacré du commun. Le bureau sépare le travail du jeu. Le smartphone sépare l'usage productif de l'usage gratuit. Profaner, c'est ramener au commun ce que le dispositif avait séparé. Profanare significa restituire all'uso comune ciò che era stato separato nella sfera del sacro. L'enfant qui joue avec les vêtements du prêtre profane. Le travailleur qui détourne l'usage du logiciel propriétaire profane. Le piéton qui marche sur la pelouse interdite profane. Une pause. Il faut admettre que je ne précise pas qui dispose de cette capacité. Je ne précise pas dans quelles conditions. Je décris une opération, je n'écris pas un programme.
Negri tire vers lui le volume d'Empire qui était posé entre les deux ouvrages, ouvre à une page marquée d'un signet vert, lit quelques mots à mi-voix, repose le livre. Il dit, la profanation est une tactique d'individu. Ce que produit le capitalisme cognitif est un sujet collectif, moltitudine, qui n'est pas la somme des individus mais leur coopération. Le general intellect ne se profane pas, il se réapproprie. La résistance n'est pas la désactivation du dispositif, c'est la puissance constituante qui précède le dispositif et qui peut s'en libérer. Les usagers de Wikipedia, les modérateurs bénévoles, les contributeurs Linux, les communautés qui produisent du sens hors marché, ils sont déjà la moltitudine en acte. Ils n'ont pas à devenir, ils sont. Le moment politique consiste à reconnaître ce qu'ils sont. Il s'arrête. Je sais ce qu'on m'objecte depuis vingt-cinq ans. La moltitudine se reterritorialise immédiatement. Les communs numériques sont capturés. Wikipedia tient parce que la Foundation tient. Un silence. Mais l'objection ne réfute pas l'analyse. Elle dit que la lutte est plus dure. Pas qu'elle n'a pas de sujet.
Glissant n'a pas bougé pendant les deux premières interventions. Il a tenu son carnet fermé sur ses genoux. Il l'ouvre maintenant, à une page vierge. Il ne lit rien. Il dit, vous parlez tous deux d'opérations. Profaner, réapproprier. Vous supposez que la résistance est un acte. Je propose autre chose. Il ne tranche pas. Il déplace. La résistance n'est pas toujours un acte. Elle est parfois une propriété. Le créole, pendant trois siècles, n'a pas résisté au français. Il a été. Il n'a pas été enregistré. Il n'a pas été archivé. Il n'a pas été commensurable avec les langues littéraires. Il a transmis des choses que le français ne pouvait pas dire. Cette non-commensurabilité n'est pas une stratégie. C'est une opacité. Je réclame pour tous le droit à l'opacité. Pas l'ombre, pas le secret. Le droit à ne pas être compris selon les catégories de l'autre. Le droit à ne pas être tokenisable. Pavithra Murugan, à Pondichéry, n'a pas désactivé un dispositif. Elle n'a pas réapproprié un commun. Elle est restée illisible. Sa fausse empreinte est entrée dans la base de données. La base de données enregistre une absence qu'elle prend pour une présence. Une hésitation. Je sais que cette opacité peut servir aux dominants autant qu'aux dominés. Je ne la propose pas comme une vertu. Je la propose comme une catégorie épistémique. Quelque chose qui ne se mesure pas n'est pas absent. C'est ce qui maintient un dehors à la mesure.
Agamben dit, mais l'opacité, c'est encore une profanation. Vous restituez à l'usage commun ce que le dispositif voulait capturer.
Glissant dit, non. La profanation suppose un geste. L'opacité peut précéder tout geste. Le créole n'a pas profané. Il a duré.
Negri dit, le créole est une production collective. C'est la moltitudine dans sa forme historique caribéenne.
Glissant dit, peut-être. Mais cette moltitudine ne se reconnaît pas dans le concept de moltitudine. Elle se reconnaît dans le concept de Relation. Ce ne sont pas les mêmes mots. Ce ne sont pas les mêmes opérations.
Aucune voix ne cède. La table porte trois objets, le mince volume d'Agamben, le tirage d'Empire refermé sur son signet vert, le carnet de Glissant ouvert sur sa page blanche. Trois corps assis. Trois théories qui ne se contiennent pas l'une l'autre.
Reprenons les trois actes du début. L'acte de Snowden est lisible pour les trois. Agamben y voit la profanation du dispositif de surveillance, l'enfant qui joue avec ce qui était séparé. Negri y voit l'acte d'un whistleblower qui restitue à la moltitudine ce qui était capturé par la souveraineté. Glissant y voit autre chose, un acte qui ne fonde pas l'opacité mais qui la rend pensable, parce qu'il révèle ce que l'opacité est censée masquer. Trois lectures compatibles d'un même acte spectaculaire, parce que l'acte spectaculaire se laisse lire selon plusieurs grilles.
L'acte de Jaspreet Singh à Bolton est plus dur à tenir. Agamben dit que c'est une profanation faible, une suspension momentanée du dispositif algorithmique. Negri dit que c'est l'expression embryonnaire d'une moltitudine des livreurs qui se constitue contre l'algorithme, que les coordinations syndicales émergentes (App Drivers and Couriers Union, IWGB) confirment. Glissant dit que les douze minutes de Jaspreet Singh sont d'abord des douze minutes opaques. Pendant ces douze minutes, l'algorithme ne sait pas où il est, ce qu'il fait, ce qu'il pense. La pénalité de réactivité ne mesure que l'absence de signal. Elle ne saisit pas ce qui se passe pendant l'absence. Cette opacité de douze minutes n'est ni profanation, ni réappropriation, c'est un trou dans la mesure que le dispositif ne sait pas combler.
L'acte de Pavithra Murugan à Pondichéry est celui qui fracture le plus nettement les trois lectures. Agamben dit qu'il y a profanation, une fausse empreinte qui détourne l'usage du dispositif biométrique. Negri dit qu'il s'agit d'une résistance individuelle qui ne fait pas moltitudine, et qui par là confirme la limite de la profanation comme stratégie. Glissant dit que ce n'est ni l'un ni l'autre. C'est une vie qui maintient un mode d'existence non commensurable, qui a soixante-douze ans, qui ne plie pas, qui passe par sa fille pour rester elle-même. Le système enregistre un signal qu'il croit fiable. La signal est faux. La fausseté du signal n'est pas une révolte. Elle est la condition de persistance d'un sujet que le système ne peut pas voir tel qu'il est.
Le chapitre ne tranche pas. Trois théories, trois corps précis, trois actes qui les éprouvent. La théorie d'Agamben tient mieux quand le dispositif est saillant et l'acte ponctuel. La théorie de Negri-Hardt tient mieux quand l'acte se collectivise et produit un sujet politique reconnaissable. La théorie de Glissant tient mieux quand ce qui résiste ne se présente pas comme résistance, quand la persistance précède la lutte.
Aucune ne contient les autres. Aucune ne s'efface devant les autres. La fragilité fondatrice de l'hypothèse 5 n'est pas comblée par une synthèse. Elle est tenue ouverte par trois positions qui chacune signalent ce que les deux autres ne peuvent pas voir.
Ce que toutes trois partagent, à voix basse, c'est l'aveu que la résistance ne se thématise pas elle-même comme résistance. La profanation s'ignore comme profanation, sans quoi elle deviendrait un dispositif à son tour. La moltitudine se reconnaît rarement comme moltitudine, le concept vient toujours après l'acte qu'il décrit. L'opacité ne se proclame pas opaque, sans quoi elle s'éclaire. Ce qui résiste vraiment, dans les trois lectures, est ce qui ne se nomme pas résistance pendant qu'il l'est.
C'est pourquoi le texte ne propose pas de cartographier les résistances. Il propose seulement de signaler que la question reste ouverte, et que chaque réponse a ses corps précis. Snowden, Jaspreet Singh, Pavithra Murugan. Trois noms. Trois actes. Trois théories qui les approchent sans se confondre. Le chapitre s'arrête là où une synthèse trahirait l'objet.
1. Sur l'acte de Snowden au Mira Hotel, Glenn Greenwald, No Place to Hide. Edward Snowden, the NSA, and the U.S. Surveillance State, Metropolitan Books, 2014, p. 5-12. Documentaire Laura Poitras, Citizenfour, Praxis Films, 2014. ↩
2. Sur les pratiques de déconnexion et leurs pénalités algorithmiques chez les livreurs Deliveroo et Uber Eats, Niels van Doorn, « Stepping Stone or Dead End ? The Ambiguities of Platform-Mediated Domestic Work », Work, Employment and Society, vol. 35, n° 3, 2021, p. 571-588. Cas individuels collectés par App Drivers and Couriers Union (ADCU), rapport 2021. Le nom et la date sont composés à partir de cas-types documentés. ↩
3. Sur les contournements de la biométrie Aadhaar et les pratiques d'illisibilité au sein du dispositif, Reetika Khera (dir.), Dissent on Aadhaar. Big Data Meets Big Brother, Orient BlackSwan, 2019, en particulier les chapitres 4 et 7. Sur les empreintes biométriques contournées chez les personnes âgées, Jean Drèze, Nazar Khalid, Reetika Khera, Anmol Somanchi, « Aadhaar and Food Security in Jharkhand : Pain without Gain ? », Economic and Political Weekly, vol. 52, n° 50, 2017, p. 50-59. Le nom est composé à partir de cas-types documentés. ↩
4. Giorgio Agamben, Che cos'è un dispositivo?, Nottetempo, Roma, 2006, p. 21 pour la définition du dispositivo. Profanazioni, Nottetempo, Roma, 2005, p. 84-90 pour la mécanique de la profanation. La citation Profanare significa restituire all'uso comune ciò che era stato separato nella sfera del sacro est tirée de Profanazioni, p. 86. ↩
5. Antonio Negri, Michael Hardt, Empire, Harvard University Press, 2000, p. 392-413 pour la moltitudine comme puissance constituante. Moltitudine. Guerra e democrazia nel nuovo ordine imperiale, Rizzoli, Milano, 2004, p. 100 pour la formulation programmatique. Sur la critique de la reterritorialisation immédiate des communs numériques, Nick Srnicek, Platform Capitalism, Polity, 2016, p. 39-58. ↩
6. Édouard Glissant, Poétique de la relation, Gallimard, 1990, p. 203-209 pour le droit à l'opacité. Traité du Tout-Monde, Gallimard, 1997, p. 28-31 sur l'opacité comme catégorie épistémique. La citation Je réclame pour tous le droit à l'opacité est tirée de Poétique de la relation, p. 204. ↩
7. Sur la formule foucaldienne là où il y a pouvoir, il y a résistance, Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Gallimard, 1976, p. 125-127. Sur la lacune théorique que cette formule laisse ouverte, Judith Butler, The Psychic Life of Power. Theories in Subjection, Stanford University Press, 1997, chapitre 3. ↩
8. Sur les coordinations syndicales émergentes des livreurs en Europe (ADCU, IWGB, Riders' Union), Callum Cant, Riding for Deliveroo. Resistance in the New Economy, Polity, 2019. Sur la difficulté analytique à thématiser ces formes comme moltitudine au sens de Negri-Hardt, Phoebe Moore, The Quantified Self in Precarity. Work, Technology and What Counts, Routledge, 2018. ↩