Chapitre 1 — Le corps comme premier territoire
Sur la table d'autopsie de l'Instituto de Ciencias Forenses de Ciudad Juárez, en mars 1996, le corps de Lupe Pérez est posé sous une lampe de quarante watts. La photographie est en noir et blanc parce que le service n'a pas de pellicule couleur ce mois-là. On distingue les marques aux poignets, aux chevilles, et sur le sein gauche une lettre tracée à la pointe d'un objet métallique. La lettre est lisible. Elle ne s'adresse pas au médecin légiste. Elle s'adresse à la communauté des hommes qui sauront la lire.
Rita Segato a passé vingt ans à étudier ces photographies. Elle a tiré une formule sèche, los crímenes de Ciudad Juárez no son crímenes pasionales ni producto de la psicopatología individual. Son crímenes expresivos, que escriben un mensaje en el cuerpo de las víctimas y lo dirigen a una audiencia[1]. Le crime expressif inscrit. Le corps féminin est le support. Le destinataire est ailleurs.
Avant le territoire administratif, ce territoire-là. Le corps assigné par le genre. Segato pose la formule entière, el cuerpo de la mujer es el primer territorio que se conquista[2]. Le corps de la femme est le premier territoire que l'on conquiert. La phrase ne demande pas qu'on la commente. Elle ne plaide pas. Elle pose.
La carte de Ciudad Juárez accroche au mur du commissariat de Loma Blanca compte les épingles à tête rouge par dizaines. Quatre cents documentés entre 1993 et 2010, selon la Comisión Nacional de los Derechos Humanos[3]. Le chiffre exact varie selon qui compte. Les ouvrières partaient à pied avant le jour, des quartiers d'auto-construction vers les maquiladoras qui assemblaient pour General Motors et pour RCA. Le bus de la maquila ne faisait pas tous les arrêts. Certaines marchaient. Certaines ne sont pas rentrées. La frontière est à dix kilomètres au nord. Le câble de fibre optique passe sous la route. Il transporte des données qu'il ne faut pas confondre avec des corps.
Le pouvoir patriarcal n'attend pas la modernité. Il attend la conquête. Maria Lugones a posé la généalogie en 2007. Avant la conquête des Amériques, plusieurs sociétés indigènes organisaient la différence sexuelle selon des logiques distinctes du binaire occidental. La imposición del sistema de género binario en las Américas no fue un proceso que simplemente añadió género a culturas que ya existían. Fue parte de la destrucción de esas culturas[4]. L'imposition du binaire n'a pas ajouté du genre, elle a détruit autre chose. Le système colonial-moderne de genre est daté. Il ne préexiste pas. Il a été produit. Colonialidad del género. La colonialité du pouvoir nomme les corps selon la race, la colonialité du genre les nomme selon le sexe, et c'est la même opération.
La distinction entre le corps féminin et la terre cesse, à ce moment de l'analyse, d'être métaphorique. Verónica Gago a forgé le mot pour cela. Cuerpos-territorios. Corps-territoires. Pas la métaphore poétique. La double occupation, la del cuerpo por las normas de género, la del territorio por el capital extractivo. Las dos son una sola guerra[5]. Une seule guerre. Le viol expressif dans la zone de cartel. Le déplacement forcé pour la mine de cuivre. L'assassinat de la défenseure de territoire indigène. Trois actes, une seule logique.
Reculons d'un siècle. Silvia Federici a tiré le fil dans Caliban and the Witch. L'accumulation primitive du capital, telle que Marx l'a posée, ne se résume pas à la clôture des communaux et au pillage colonial. Elle inclut un troisième volet que Marx n'a pas vu, la confiscation du corps féminin et de son travail reproductif. Le procès des sorcières aux XVIe et XVIIe siècles n'est pas un résidu médiéval. C'est une opération de genre contemporaine de l'enclosure et de la traite. Les femmes qui pratiquaient la médecine, qui savaient les plantes abortives, qui transmettaient un savoir hors-écriture, ont été tuées par dizaines de milliers. L'État naissant et la corporation médicale ont récupéré le terrain[6]. Ce que Federici nomme la grande trasformazione féminine, le moment où le corps des femmes est devenu machine de reproduction contrôlée, coïncide avec la première mondialisation marchande.
Trois sources. Une logique. Le corps féminin comme terrain. La terre comme corps. La conquête comme opération unique qui ne distingue pas.
Les maquiladoras de Juárez, en 1996, emploient trois cent mille personnes, soixante pour cent de femmes[7]. L'embauche se fait à dix-huit ans. Les contrats sont courts. Le test de grossesse est demandé à l'entrée et tous les trois mois. Il n'est pas écrit dans la loi. Il est dans la pratique. La travailleuse qui est enceinte est licenciée sous prétexte de poste. Le département du travail mexicain reçoit les plaintes et ne tranche pas. La production de circuits imprimés pour le marché américain ne tolère pas l'interruption. La main-d'œuvre est jeune, féminine, jetable. Le corps est la matière première et la machine, dans la même journée de neuf heures.
À la sortie, à vingt-deux heures, le bus s'arrête à la colonia. Il faut marcher trois kilomètres pour atteindre la maison. Pas d'éclairage public. Pas de patrouille. Lupe Pérez avait treize ans. Elle ne travaillait pas en maquiladora. Elle revenait de chez sa tante.
Kimberlé Crenshaw a posé en 1989 ce que les militantes des femmes de couleur formulaient depuis vingt ans. Le droit anti-discrimination américain traite la race et le sexe comme des catégories séparées et cumulables. Mais une femme noire discriminée à la fois en raison de son genre et de sa race tombe entre les grilles. Ni dans la catégorie femmes, qui ne couvre que les femmes blanches dans les précédents judiciaires. Ni dans la catégorie noirs, qui ne couvre que les hommes noirs. The intersectional experience is greater than the sum of racism and sexism[8]. L'expérience intersectionnelle excède la somme. Lupe Pérez, dans le terrain vague, n'est pas seulement une femme. Elle est une jeune fille pauvre, mexicaine, frontalière, tributaire de l'économie de la maquila sans en être employée, fille de migrants intérieurs venus du Zacatecas dans les années quatre-vingts. La grille à axe unique ne saisit pas la position. Le crime expressif vise précisément cette position.
Segato a creusé le mécanisme dans Contra-pedagogías de la crueldad. La masculinité n'est pas une essence. Es una pedagogía. Se aprende mediante la repetición de actos de crueldad ante testigos[9]. La pédagogie de la cruauté apprend à ne pas voir. Nos acostumbra a la pérdida, al duelo sin lamento, al cadáver como accidente del paisaje[10]. Le cadavre devient accident de paysage. La désensibilisation produite n'est pas un effet secondaire. C'est la condition de fonctionnement de l'économie extractive contemporaine. Le viol expressif et le déplacement forcé pour la mine se tiennent par cette même habitude.
Là où l'État se retire, écrit Segato, la violencia expulsiva contra las mujeres organiza el territorio[11]. La violence expulsive organise. Pas désorganise. La phrase est précise. Le féminicide n'est pas un échec de l'ordre. Il est un ordre. Il trace les frontières que l'État n'a plus envie de tracer. Il dit qui peut sortir la nuit et qui ne peut pas. Il dit quels corps appartiennent à quelle communauté d'hommes.
Le poteau rose dans le terrain vague, à Lomas de Poleo, ne dit pas autre chose. Il marque. Il reterritorialise contre la disparition. La famille de Lupe a planté ce poteau parce qu'aucune carte ne le ferait. Aucune autorité non plus. Le poteau est une parole posée debout. Une oralité fixée par un geste. Pas un cadastre. Pas une plaque commémorative. Un nom écrit en rouge à la main, à hauteur de regard, dans la poussière. C'est ce que Gago appelle le cuerpo-territorio dans sa dimension active. Le corps qui se réapproprie ce que la guerra lui a fait. Pas par discours. Par geste.
L'ouvrière qui sort de la maquila à vingt-deux heures sait. La mère qui plante le poteau sait. Le médecin légiste de l'Instituto qui photographie en noir et blanc sait. Ce qu'ils savent, le rapport officiel ne l'écrit pas. Le rapport coche les cases prévues. Causa de muerte. Estado del cadáver. Identificación. Il ne coche pas la case mensaje inscrit dans la peau. Cette case n'existe pas dans le formulaire. Le formulaire n'est pas neutre. Il est l'extension administrative de la pédagogie qui apprend à ne pas voir.
Saba Mahmood a démontré, ailleurs, dans le mouvement de mosquée des femmes au Caire, que la norme peut être le médium d'une agentivité plutôt que son obstacle. Le geste qui semble subordination est constitutif d'un sujet qui se déploie par le geste[12]. Cela complique. Cela ne dispense pas. Le corps qui se voile au Caire et le corps qui marche dans la colonia à Juárez ne s'opposent pas comme la liberté à la contrainte. Ils s'inscrivent dans des dispositifs différents. La grille libérale ne saisit ni l'un ni l'autre.
Le corps féminin est un territoire, ont posé Segato, Lugones, Federici, Gago. Cela ne veut pas dire qu'il est passif. Cela veut dire qu'il est l'enjeu et le terrain de l'enjeu. Le terrain administratif vient ensuite. Le câble de fibre optique vient encore après. Quand on commence par eux, on commence trop tard.
Le 8 mars 2024, à Buenos Aires, à Mexico, à Madrid, à Santiago, à Lima, plusieurs millions de femmes ont marché. Ni una menos. Pas une de moins. Le slogan a été inventé en juin 2015 à Buenos Aires, après l'assassinat de Chiara Páez, quatorze ans, enceinte, frappée à mort par son petit ami. Trois cent mille personnes dans la rue ce jour-là[13]. La marche n'est pas une commémoration. Elle est ce que Gago appelle la huelga feminista. La grève féministe rend visible ce que le capitalisme rend invisible, que la economía existe porque los cuerpos de las mujeres la sostienen desde abajo[14]. L'économie tient parce que les corps des femmes la tiennent par en bas. La grève qui retire ce soutien rend visible le soutien.
La carte de Ciudad Juárez compte toujours les épingles. Le mur n'est plus le même. Le commissariat a déménagé deux fois. Les épingles ont suivi. En 2023, le Secretariado Ejecutivo del Sistema Nacional de Seguridad Pública mexicain a recensé huit cent quatre-vingt-huit féminicides qualifiés au niveau national[15]. L'Observatorio Ciudadano Nacional del Feminicidio estime que le chiffre réel est deux à trois fois supérieur. La différence vient de la requalification. Un homicide de femme requalifié en homicide simple sort de la statistique. La grille fait disparaître ce qu'elle ne nomme pas.
Le poteau, lui, tient. La peinture s'écaille. Le bois noircit à la base quand il pleut. Le nom écrit en rouge à la main est encore lisible en 2024. Il n'a pas attendu la carte numérique pour exister. La carte numérique l'a inscrit en 2019. Une activiste de Casa Amiga, Liliana Ramírez, a appuyé sur le bouton Ajouter un lieu. Le nom est entré dans la base. Pas le corps. Pas la disparition. Le nom seul, géolocalisé.
Le corps précédait la carte. Il continue à la précéder.
1. Rita Laura Segato, La guerra contra las mujeres, Madrid, Traficantes de Sueños, 2016, p. 47. ↩
2. Segato, La guerra contra las mujeres, formule récurrente, p. 32 et passim. ↩
3. Comisión Nacional de los Derechos Humanos, Informe especial sobre los casos de homicidios y desapariciones de mujeres en el municipio de Juárez, Chihuahua, México, CNDH, 2003 ; mises à jour 2005 et 2010. Voir aussi Diana Washington Valdez, The Killing Fields: Harvest of Women, Burbank, Peace at the Border, 2006. ↩
4. María Lugones, « Heterosexualism and the Colonial/Modern Gender System », Hypatia, vol. 22, n° 1, hiver 2007, p. 195. ↩
5. Verónica Gago, La potencia feminista, o el deseo de cambiarlo todo, Buenos Aires, Tinta Limón, 2019, p. 89. ↩
6. Silvia Federici, Caliban and the Witch: Women, the Body and Primitive Accumulation, New York, Autonomedia, 2004, en particulier chap. 3 et 4. ↩
7. Instituto Nacional de Estadística y Geografía (INEGI), Estadísticas de la industria maquiladora de exportación, recensement 1996. Le chiffre de soixante pour cent de main-d'œuvre féminine est documenté par Norma Iglesias Prieto, La flor más bella de la maquiladora, México, SEP-CEFNOMEX, 1985, et confirmé par les rapports INEGI annuels jusqu'à la réforme du programme en 2006. ↩
8. Kimberlé W. Crenshaw, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex », University of Chicago Legal Forum, vol. 1989, n° 1, p. 140. ↩
9. Segato, La guerra contra las mujeres, p. 63. ↩
10. Rita Laura Segato, Contra-pedagogías de la crueldad, Buenos Aires, Prometeo Libros, 2018, p. 17. ↩
11. Segato, La guerra contra las mujeres, p. 78. ↩
12. Saba Mahmood, Politics of Piety: The Islamic Revival and the Feminist Subject, Princeton, Princeton University Press, 2005, p. 29. ↩
13. Mobilisation NiUnaMenos du 3 juin 2015, Buenos Aires. Chiffre de trois cent mille personnes selon les organisatrices, repris par El País, Clarín et La Nación du 4 juin 2015. ↩
14. Gago, La potencia feminista, p. 43. ↩
15. Secretariado Ejecutivo del Sistema Nacional de Seguridad Pública (SESNSP), Información sobre violencia contra las mujeres. Incidencia delictiva y llamadas de emergencia 9-1-1, México, données nationales 2023. ↩