Chapitre 14 — L'opacité comme position
Une femme traverse le désert de Sonora en mars. Elle vient du Honduras. Elle a quatorze jours de marche derrière elle, peut-être seize, elle ne tient plus le compte. Son téléphone, un Samsung d'occasion acheté à Tapachula, est éteint. La batterie est retirée et glissée dans la couture intérieure de son sac. Elle sait que le Border Patrol travaille avec le programme IDENT, qui croise empreintes digitales, photographie faciale, base ADN[1]. Elle sait, parce que d'autres femmes le lui ont dit, dans le refuge à Altar, qu'un téléphone allumé pendant la traversée signale sa présence à la grille des antennes-relais avant même qu'elle n'arrive à la frontière. Elle marche donc sans signal. Elle est, pendant ces vingt jours de désert, opaque.
Cette opacité n'est pas un mystère. Ce n'est pas non plus une absence. C'est une position. Elle a un nom, elle a un visage, elle a un projet précis qui est de rejoindre une cousine à Tucson. Mais elle n'apparaît à aucune base de données. Elle n'est pas modulable. Elle n'est pas préemptable. Le système qu'elle traverse répond à cette opacité par une intensification de la mesure. Frontex a mis en service en 2024 le système EES, Entry/Exit System, qui enregistre biométrie de seconde génération de tous les non-Européens entrant dans Schengen[2]. Eurodac, base européenne d'empreintes digitales des demandeurs d'asile, est en cours de refonte pour étendre le prélèvement aux mineurs de six ans, contre quatorze auparavant[3]. Le Customs and Border Protection américain a constitué depuis 2020 une base ADN systématique pour toute personne placée en détention migratoire, soit environ 1,5 million de profils en 2023[4]. Israël, à Gaza, a déployé pendant l'opération militaire de 2023-2024 une reconnaissance faciale de masse alimentée par des photographies civiles aspirées sur Facebook et croisées avec les images des points de contrôle[5]. Ce qui ne se laisse pas mesurer par défaut sera mesuré par contrainte. Ce qui résiste à la contrainte sera intercepté.
Glissant a posé le concept en 1990, dans Poétique de la relation. La phrase est connue. Elle vaut d'être entendue dans son contexte d'édition. Le livre paraît chez Gallimard, dans la collection Blanche, l'année où l'Europe s'apprête à se penser comme grand marché unifié. La section s'intitule Pour l'opacité. Glissant n'écrit pas dans le vide théorique. Il écrit depuis la Martinique, après Le Discours antillais, après l'expérience d'une langue créole longtemps tenue pour patois, après la créolisation pensée comme épistémologie. Il écrit contre la transparence libérale, qui réclame de chacun qu'il se rende intelligible aux catégories de l'autre pour exister légitimement. Sa formule est sèche.
Renonçons à la vieille hantise de mesurer chaque être et de l'établir selon ses mérites ou ses manques. [...] Je réclame pour tous le droit à l'opacité[6].
Le pour tous est précis. Glissant ne demande pas une opacité réservée aux dominés. Il pose un droit générique. Mais il ajoute aussitôt, ailleurs dans le même livre, que ce droit est inégalement nécessaire selon les positions. Le dominant n'a pas besoin de revendiquer son opacité, parce que sa transparence ne le menace pas. Le dominé, exposé à une lecture qui le réduit à des catégories qu'il n'a pas choisies, exerce sa survie dans l'opacité même.
Ce n'est pas du mysticisme. La distinction doit tenir. L'opacité glissantienne n'est pas le secret, l'ineffable, l'inconnaissable. Elle est une revendication épistémique précise, qui a trois propriétés.
Première propriété, l'opacité refuse la commensuration. Espeland et Stevens ont nommé ce processus en 2008. Commensuration is a social process that transforms qualitative relations into quantitative ones[7]. Réduire des qualités hétérogènes à une échelle commune qui permet leur comparaison. Le score de crédit, le ranking universitaire, l'indice de risque migratoire. La commensuration ne décrit pas, elle constitue. L'opacité oppose à ce processus un refus actif. Elle pose qu'il existe des modes d'existence dont la valeur ne se laisse pas convertir en mesure comparable sans destruction de ce qui faisait leur valeur.
Deuxième propriété, l'opacité ne se confond pas avec la résistance organisée. Elle peut coexister avec elle, mais elle opère par défaut, sans programme. Bayat a nommé pour le Caire et Téhéran le quiet encroachment of the ordinary[8]. Ce sont les habitants des quartiers informels qui construisent illégalement, qui occupent les trottoirs pour vendre, qui détournent l'électricité, qui se déplacent dans la ville sans laisser les traces que l'État requiert pour les gouverner. Bayat distingue ces pratiques d'une résistance déclarée. Elles ne se thématisent pas comme politiques. Elles le sont par effet cumulatif. L'opacité glissantienne pense un registre voisin, élargi à ce qui, dans une vie, ne se rend pas commensurable même quand l'État ne le sait pas.
Troisième propriété, l'opacité n'est pas l'invisibilité. Le hafiz qui mémorise le Coran à Konya récite à voix haute devant ses maîtres. Le griot mande qui chante l'épopée de Sundiata à Kéla performe devant la communauté. Le chanteur de songlines aborigène marche le long du chant en le partageant avec ses cadets. Ces formes sont visibles, audibles, partagées, transmises. Elles ne sont pas opaques au public qui les reçoit. Elles sont opaques au système de mesure qui voudrait les réduire à des unités comparables. L'opacité, dans le vocabulaire glissantien, est un rapport à la commensuration, pas un rapport à la communauté. C'est une opacité dirigée.
Cette précision change la portée de la position. Le hafiz n'est pas un secret. Le griot n'est pas une cachette. Le mainteneur open-source qui choisit de ne pas se mesurer en commits sur GitHub n'est pas un clandestin. Chacun maintient un mode d'existence qui produit ses propres traces, ses propres lecteurs, sa propre intelligibilité, dans des termes qui ne sont pas ceux de la commensuration. La gouvernementalité algorithmique ne tolère pas ce dehors. Elle l'interprète comme déficit de données et y répond par capture.
C'est ici qu'une grille A héritée de Heidegger fracture, et qu'il faut le dire. Le Wohnen heideggerien, l'habiter comme rapport poétique au lieu, Bauen Wohnen Denken, ... dichterisch wohnet der Mensch ..., suppose un sujet qui appartient à un sol, à une langue, à un horizon de sens partagé. La nostalgie de l'habiter est une nostalgie graphique. Elle se formule depuis un sujet européen sédentaire qui pleure ce que la modernité technique aurait dévasté. Glissant, depuis la Martinique, depuis une langue créole née du transport forcé, depuis une mémoire dont le sol a été l'Atlantique avant d'être les Antilles, ne pleure pas la même chose. Il ne demande pas le retour à un habiter perdu. Il demande la légitimité d'un autre rapport, qui n'est pas l'habiter mais la Relation. Le sujet de la Relation n'a pas besoin d'être enraciné pour être. Il est dans le mouvement, dans le contact, dans la créolisation qui transforme sans dissoudre. La nostalgie heideggerienne, vue depuis Glissant, apparaît pour ce qu'elle est. Une position située, occidentale, graphique. Pas un universel.
Cela ne disqualifie pas Heidegger. Cela situe sa critique. Le Gestell qui réduit l'étant à Bestand, à fonds disponible, est bien à l'œuvre dans la datafication contemporaine. La diagnose tient. Mais le remède heideggerien, le retour à l'habiter, présuppose un sol qu'une grande partie de l'humanité n'a plus, ou n'a jamais eu, ou n'a eu qu'à condition de l'inventer dans le mouvement. Glissant fait ce travail-là. Il pense un dehors à la commensuration qui ne soit pas un dehors heideggerien, qui ne soit pas une nostalgie mais une position offensive.
Le mainteneur open-source qui ne se mesure pas en commits exerce ce dehors dans un cadre technique. Il ne refuse pas le code. Il refuse la métrique qui pré-tend mesurer la valeur du code par le rythme des commits visibles. La maintenance d'une bibliothèque comme log4j, dont on a vu en 2021 qu'elle dépendait de deux bénévoles non rémunérés[9], se joue dans des activités que GitHub ne capte pas. Lire un rapport de bug. Refuser une pull request mal écrite. Répondre à un courriel de sécurité à trois heures du matin. La plateforme ne sait pas valoriser cela parce qu'elle est construite pour valoriser ce qui produit le signal qu'elle agrège. Le mainteneur qui maintient sans se rendre lisible à la métrique exerce une opacité technique au sein du système de mesure.
Le hafiz, le griot, la femme qui marche dans le désert, le mainteneur. Quatre figures hétérogènes. Aucune ne se réduit aux autres. La première porte un texte sacré dans la voix. Le deuxième porte un texte vivant dans la performance. La troisième porte sa vie dans le silence numérique. Le quatrième porte une infrastructure dans le travail invisible. Mais les quatre partagent une propriété structurelle, qui est de maintenir un dehors à la commensuration sans pour autant prétendre à un dehors absolu de la modernité. Chacun négocie. Chacun touche le système au point précis où il refuse d'y entrer comme unité comparable. C'est cela, l'opacité comme position.
Il faut ajouter une chose, qui empêche la célébration. Ce dehors est en recul constant. La transcription algorithmique automatique, depuis les progrès des modèles de reconnaissance vocale dans les années 2020, capture des oralités qui résistaient encore. Les podcasts sont indexés. Les vidéos YouTube sont sous-titrées automatiquement. Les conversations enregistrées dans les véhicules connectés alimentent les corpus d'entraînement. Le hafiz lui-même, si on le filme et si l'on transcrit sa récitation, devient ressource pour un modèle de fondation. La femme qui traverse le désert sans téléphone est de plus en plus rare, parce que sa cousine à Tucson ne peut la guider qu'avec un téléphone et qu'elle finit par en allumer un, brièvement, à Sasabe. Le mainteneur open-source est sollicité par les évaluations de gouvernance, par les audits de sécurité de la chaîne logicielle, qui cherchent précisément à rendre visibles les contributions invisibles. L'opacité ne se conserve pas comme une réserve. Elle se reconquiert à chaque génération, dans des formes que la précédente n'avait pas anticipées.
Glissant ne disait pas autre chose. La Relation n'est pas un état acquis. C'est un travail. Le Tout-Monde dont il parle dans son livre de 1997[10] n'est pas une totalité réconciliée mais un entrelacement où chaque opacité tient sa place sans demander la transparence des autres pour exister. C'est une éthique d'écriture autant qu'une politique. Elle suppose que l'on accepte de ne pas tout savoir, de ne pas tout mesurer, de ne pas tout commensurer.
Ce qui ne se laisse pas mesurer n'est pas absent. Le câble Marea ne le porte pas. La femme dans le Sonora ne le produit pas. Le hafiz ne le numérise pas. Le mainteneur ne le commit pas. C'est ce qui maintient un dehors à la commensuration. Ce dehors est petit. Il est menacé. Il existe.
Il tient.
1. U.S. Department of Homeland Security, IDENT/HART Privacy Impact Assessment, mise à jour 2023. Le système combine empreintes digitales, photographies biométriques et profils ADN pour environ 270 millions d'individus enregistrés. ↩
2. Règlement (UE) 2017/2226 du Parlement européen et du Conseil, mise en service du Entry/Exit System effective en octobre 2024 selon eu-LISA, EES Implementation Report, 2024. ↩
3. Règlement Eurodac révisé adopté en mai 2024, EU Asylum and Migration Pact, abaissement de l'âge minimal de prélèvement biométrique à six ans. ↩
4. U.S. Department of Justice, DNA Fingerprint Act étendu par règle finale du DOJ en mars 2020 ; volumes documentés par Office of the Inspector General, Audit of CBP DNA Collection, 2023. ↩
5. The New York Times, « Israel Deploys Expansive Facial Recognition System in Gaza », 27 mars 2024 ; voir aussi rapport Amnesty International, Automated Apartheid, mai 2023. ↩
6. Édouard Glissant, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 209. Le passage est titré Pour l'opacité et constitue le dernier chapitre du livre. ↩
7. Wendy Nelson Espeland et Mitchell L. Stevens, « A Sociology of Quantification », European Journal of Sociology, vol. 49, n° 3, 2008, p. 402. ↩
8. Asef Bayat, Life as Politics: How Ordinary People Change the Middle East, Stanford University Press, 2010, p. 56. ↩
9. Apache Software Foundation, CVE-2021-44228 Log4Shell Advisory, 9 décembre 2021. La bibliothèque log4j-core était maintenue par deux contributeurs principaux non rémunérés au moment de la divulgation. ↩
10. Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997. ↩