Livre II — Le luxe et la peur

Chapitre 10 — Les flux ont un sol mais le sol est plusieurs

Shenzhen, 1980. Trois villages de pêcheurs au nord de Hong Kong, trente mille habitants pour la plupart, des rizières, des bassins à crevettes. Décret du Conseil d'État, 26 août. La zone est désignée jīngjì tèqū 经济特区, zone économique spéciale. Le sol ne change pas. Le régime juridique change. Cinq ans plus tard, les premières usines Foxconn. Quarante-quatre ans plus tard, dix-sept millions et demi d'habitants, le port de Yantian, le siège de Tencent à Nanshan, la fonderie SMIC, et un PIB par tête supérieur à celui de la France métropolitaine[1].

La ZES n'est pas une exception au territoire. Elle est une opération sur le territoire. Le même sol porte deux droits, deux fiscalités, deux régimes douaniers, parfois deux régimes monétaires. Le drapeau ne bouge pas. La frontière intérieure se trace.

Cinq mille quatre cents zones économiques spéciales recensées dans le monde en 2019, contre cinq cents en 1995. Cent quarante-sept économies en hébergent. La Chine en compte deux mille cinq cents environ, l'Inde trois cent soixante-treize, les Philippines plus de cinq cents, le Vietnam trois cent soixante-neuf, la Corée du Sud cent dix-neuf[2]. Jebel Ali à Dubaï, ouverte en 1985, dépasse les neuf mille cinq cents entreprises enregistrées et concentre vingt pour cent des investissements directs étrangers entrants des Émirats[3]. Shannon en Irlande, ouverte en 1959, est le prototype européen.

Sassen a posé la mécanique. La dispersion mondiale de la production exige la concentration des fonctions de commandement. Plus la chaîne de valeur s'étire, plus le siège, le service juridique, le bureau d'avocats, la salle des marchés se rapprochent. Londres, New York, Tokyo, puis Singapour, Hong Kong, Shanghai. Quelques places où les fonctions centrales s'agglomèrent en réseau transnational et se désolidarisent de l'économie nationale qui leur fournit le sol[4]. La global city est un dispositif de découplage. Elle prélève la légitimité administrative de l'État sans en porter la responsabilité démocratique.

Strange a posé l'autre versant. Quand la finance échappe aux États, ce ne sont pas les marchés qui ont gagné contre la politique. Ce sont les acteurs qui contrôlent la structure du crédit qui exercent une autorité sans visage. Là où les États étaient maîtres des marchés, les marchés sont devenus maîtres des États sur de nombreuses questions cruciales[5]. Trente-neuf mille milliards de dollars de créances bancaires transfrontalières fin 2023 selon la BIS. Treize mille milliards de passifs eurodollar hors États-Unis. Un trou béant de non-autorité, un yawning hole of non-authority[6].

Rodrik a posé le trilemme. On ne peut pas tenir simultanément démocratie, souveraineté nationale et hyperintégration économique. Deux sur trois, jamais trois sur trois[7]. L'Union européenne a pris intégration et démocratie, perdu la souveraineté monétaire de ses membres. La Chine a pris intégration et souveraineté, refusé la démocratie au sens libéral. Les États-Unis depuis 2018 reprennent souveraineté et démocratie interne en taxant l'intégration. CHIPS Act 2022, cinquante-deux milliards de dollars de subventions au semi-conducteur domestique. Inflation Reduction Act, trois cent soixante-neuf milliards conditionnés à la production sur le sol[8].

Polanyi avait écrit cela en 1944, sans le langage du trilemme. Le marché autorégulateur ne peut tenir, parce qu'il transforme la terre, le travail et la monnaie en marchandises fictives. Le mouvement de protection sociale est inévitable, immanent au système. Le double mouvement[9]. L'analyse est devenue grille universelle. Les régulations contemporaines y sont versées en bloc, comme si toutes les digues étaient de même nature.

Elles ne le sont pas.

Le RGPD est entré en vigueur le 25 mai 2018. Quatre-vingt-dix-neuf articles. La DPC irlandaise a condamné Meta à un milliard deux cents millions d'euros en mai 2023, le CNPD luxembourgeois a condamné Amazon à sept cent quarante-six millions en juillet 2021[10]. Le texte protège l'individu contre la plateforme. Le sujet européen entre dans la procédure comme titulaire d'un droit opposable.

Le Great Firewall n'a pas la même grammaire. Déployé en 1998 sous le projet jīndùn gōngchéng 金盾工程, Bouclier d'Or, il filtre par IP, par DNS, par deep packet inspection, par throttling sélectif. Facebook bloqué en juillet 2009, Google en 2010, Twitter, YouTube, Instagram dans la foulée. Un milliard cent millions d'utilisateurs chinois entrent chaque matin dans WeChat, Weibo, Baidu, Douyin, Bilibili[11]. La Loi sur la cybersécurité de juin 2017, la Loi sur la sécurité des données de septembre 2021, la Loi sur la protection des informations personnelles de novembre 2021 codifient en droit ce que l'infrastructure faisait depuis vingt ans. Le sujet chinois entre dans la procédure comme membre d'une population à protéger d'un dehors.

RuNet a la grammaire encore plus nue. La loi Об устойчивом Рунете, signée par Poutine le 1er mai 2019, exige que tous les opérateurs installent les équipements DPI fournis par Roskomnadzor et donne au Kremlin la capacité de couper le segment russe d'internet du reste du monde. Premier exercice de déconnexion en décembre 2019. Throttling de Twitter en mars 2021. Blocage de Facebook et Instagram en mars 2022, qualifiés d'organisations extrémistes. Plus de cent mille sites bloqués selon Roskomsvoboda[12]. Aucun droit opposable. Aucune fiction de protection. Le sujet russe entre dans la procédure comme variable d'ajustement.

Trois textes. Trois architectures. Trois rapports différents au sujet.

Le RGPD constitue le sujet européen comme titulaire de droits opposables aux plateformes. Article 17, droit à l'effacement. Article 20, droit à la portabilité. Article 22, droit à ne pas faire l'objet d'une décision automatisée. Le sol juridique européen reterritorialise le flux de données en lui imposant la forme de la personne. Le pouvoir contre lequel le sujet est protégé est le pouvoir privé des opérateurs, et accessoirement le pouvoir public, soumis aux mêmes contraintes.

Le Great Firewall constitue le sujet chinois comme membre d'une population dont l'État régule l'accès à l'extérieur. Pas de droit à l'effacement opposable au Parti. Pas de droit à la portabilité hors du périmètre national. Le sol juridique chinois reterritorialise le flux en filtrant ce qui entre. Le pouvoir contre lequel l'arrangement protège est le pouvoir étranger, jugé subversif. Le sujet est protégé d'un dehors, pas d'un dedans.

RuNet constitue le sujet russe comme variable d'ajustement géopolitique. La loi prévoit explicitement la capacité de coupure unilatérale par le Kremlin. Le sol juridique russe reterritorialise le flux en se réservant la possibilité de l'éteindre. Le pouvoir qui s'exerce est nu. Pas de fiction de protection.

Polanyi, lu au gros, dit que les trois sont des contremouvements de protection contre la dérégulation marchande mondiale. C'est vrai au niveau le plus large. C'est sans information au niveau qui compte. La question n'est pas si la société se protège, c'est qui se protège de qui, et sur quels corps la reterritorialisation s'exerce.

Le RGPD protège les individus du pouvoir des plateformes. Le Great Firewall protège le pouvoir d'un État de ses individus. La grammaire est inverse.

Les contrôles à l'exportation américains forment une quatrième architecture. Le 7 octobre 2022, le Bureau of Industry and Security publie une mise à jour des Export Administration Regulations qui interdit l'exportation vers la Chine de tout GPU dont la performance dépasse certains seuils, ainsi que des équipements de gravure inférieurs à quatorze nanomètres, ainsi que de toute personne morale ou physique américaine impliquée dans la production destinée à la Chine sans licence individuelle[13]. ASML, néerlandais, est interdit de vendre ses machines EUV à la Chine sous pression américaine via accord trilatéral avec La Haye et Tokyo en janvier 2023. La règle a une portée extraterritoriale. Elle s'applique à tout opérateur qui utilise du composant américain, où qu'il soit. Le territoire qu'elle dessine ne coïncide avec aucune frontière étatique. Il suit la chaîne de valeur. Il prend le sol là où la firme touche du composant régulé.

Sassen voyait la concentration des fonctions de commandement. Strange voyait le retrait des États. Les deux lectures se sont avérées fragmentairement justes et toutes deux insuffisantes. Le commandement s'est concentré, mais il s'est aussi rapatrié. L'État s'est retiré de la finance, mais il est revenu par la régulation. Le RGPD est un acte d'État. Le Great Firewall est un acte d'État. Le 7 octobre 2022 est un acte d'État. La fragmentation post-2018 ne ressuscite pas l'État westphalien. Elle invente quatre régimes qui se chevauchent sans s'emboîter.

Et elle invente des corridors.

Sept cent vingt mille traversées détectées aux frontières extérieures de l'Union européenne en 2023, contre trois cent quatre mille en 2020. Le pic depuis 2016. Frontex, agence créée en 2004, a vu son budget passer de six millions d'euros en 2005 à neuf cents millions en 2024. Sa flotte intègre des drones Heron, des satellites Copernicus, EUROSUR depuis 2013, et l'Entry/Exit System en cours de déploiement avec capture biométrique systématique[14]. Le système commun européen d'asile prévoit l'enregistrement EURODAC des empreintes digitales de toute personne demandant la protection internationale ou interceptée en situation irrégulière, conservées dix-huit ans. Le sujet migrant est constitué comme objet de mesure avant d'être constitué comme sujet de droit.

Huit mille neuf cent trente-huit décès documentés sur les routes migratoires mondiales en 2024 selon le Missing Migrants Project de l'OIM, dont trois mille cinq cent trente-huit en Méditerranée[15]. Le sol des morts n'est pas un sol national. Il est l'envers exact du sol des ZES. Une zone économique spéciale offre une déterritorialisation juridique pour le capital qui veut transiter sans frottement. Une frontière extérieure offre une reterritorialisation juridique maximale pour le corps qui veut transiter avec son histoire. Le même monde produit les deux régimes. Ce ne sont pas deux phénomènes. C'est un seul système et son envers.

Les corridors migratoires sont des nomadismes contraints. Pas par choix, par nécessité. Ils croisent les corridors logistiques, mais sur d'autres trajectoires, dans d'autres temporalités, sous d'autres régimes de visibilité. Le conteneur qui passe Jebel Ali en seize heures est traçable au capteur près. La personne qui passe le Sahel met dix-huit mois et reste invisible aux infrastructures qui pourtant la cherchent. La technonormativité quantifiable s'applique de manière inverse. Pour la marchandise, elle accompagne. Pour le corps, elle traque.

Le titre dit Les flux ont un sol. Il fallait peut-être dire autre chose. Il y a des modes d'existence qui n'ont pas de sol parce qu'ils n'ont pas de flux non plus. La famille de Lupe Pérez à Lomas de Poleo n'attend ni le RGPD, ni le Great Firewall, ni RuNet, ni la licence d'exportation. Elle plante un poteau. Le poteau n'est pas un sol contre un flux, ni un flux qui retombe sur un sol. C'est un geste qui se tient à côté de l'opposition. Une mère qui chante le nom de sa fille à Lomas de Poleo, un hafiz qui récite à Marrakech, un griot qui transmet à Kayes. Aucun de ces gestes ne se laisse rapatrier dans le couple territoire-flux. Aucun n'attend qu'on les inscrive. La question n'est plus seulement sur quels corps les flux atterrissent. C'est aussi ce qui tient debout sans avoir jamais demandé à être posé sur un sol ni à voyager comme flux.

1. Conseil d'État de la République populaire de Chine, Décret sur les zones économiques spéciales du Guangdong, 26 août 1980. Bureau municipal des statistiques de Shenzhen, Annuaire statistique 2024. PIB par habitant 2023, environ 28 800 USD, source : Shenzhen Statistical Yearbook 2024.

2. UNCTAD, World Investment Report 2019: Special Economic Zones, Genève, 2019, ISBN 978-92-1-112949-6, p. 128 et chapitre IV. Les chiffres pour la Chine, l'Inde et le Vietnam sont consolidés dans l'annexe statistique du même rapport.

3. Jebel Ali Free Zone Authority (JAFZA), Annual Report 2023, Dubaï. Données Dubai Statistics Center 2023.

4. Saskia Sassen, The Global City: New York, London, Tokyo, 2e éd., Princeton University Press, 2001, ISBN 978-0-691-07063-6, chapitre 1.

5. Susan Strange, The Retreat of the State: The Diffusion of Power in the World Economy, Cambridge University Press, 1996, ISBN 978-0-521-56440-3, chapitre 1.

6. BIS, Statistical Release: BIS international banking statistics, avril 2024. BIS, Global liquidity indicators, Q4 2023. The Retreat of the State, op. cit., p. 14.

7. Dani Rodrik, The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy, W. W. Norton, 2011, ISBN 978-0-393-07161-0, chapitre 9.

8. CHIPS and Science Act of 2022, Public Law 117-167. Inflation Reduction Act of 2022, Public Law 117-169. Données budgétaires : Congressional Budget Office, Estimated Budgetary Effects, 2022.

9. Karl Polanyi, La Grande Transformation, Gallimard, coll. Tel, 1983 (éd. orig. The Great Transformation, 1944), ISBN 978-2-07-074986-2, partie II.

10. Data Protection Commission (Irlande), décision du 22 mai 2023 dans l'affaire Meta Platforms Ireland Limited. CNPD (Luxembourg), décision n° 41/2021 du 16 juillet 2021 contre Amazon Europe Core S.à r.l.

11. China Internet Network Information Center (CNNIC), 54e rapport statistique sur le développement d'internet en Chine, août 2024, p. 18. Loi sur la cybersécurité, 中华人民共和国网络安全法, adoptée le 7 novembre 2016, entrée en vigueur le 1er juin 2017.

12. Loi fédérale n° 90-FZ du 1er mai 2019, Об устойчивом Рунете. Roskomsvoboda, registre des domaines bloqués, données 2024. Article Bloomberg, 10 mars 2021, sur le throttling de Twitter.

13. Bureau of Industry and Security, Federal Register vol. 87, n° 197, 13 octobre 2022, p. 62186, Implementation of Additional Export Controls: Certain Advanced Computing and Semiconductor Manufacturing Items.

14. Frontex, General Report 2023. Budget 2024 voté au Conseil de l'Union européenne, document 6347/24. Règlement (UE) 2017/2226 établissant l'Entry/Exit System.

15. International Organization for Migration, Missing Migrants Project, données consolidées au 31 décembre 2024, missingmigrants.iom.int.