Livre I — Le sol des sujets

Chapitre 2 — Le débiteur, le moduleur, le score

À 14h03 le 4 mars 2024, le score FICO de Marcus Whitfield, vingt-trois ans, technicien en climatisation à Cleveland, descend de 671 à 658. Il ne le sait pas encore. La notification arrive dans son application bancaire à 14h06. Le motif n'est pas indiqué. Le motif tient en une ligne dans une base de données : credit utilization 73 %, threshold breach. Whitfield a payé son loyer la veille avec sa carte. Le serveur a recalculé. Treize points. Deux mois plus tard, son taux d'intérêt sur le crédit auto qu'il négocie passe de 9,4 % à 11,2 %. Sur quarante-huit mois, cela fait mille deux cents dollars. Le score n'a pas attendu. Le score n'attend jamais.

Le score est une opération continue. Il ne représente pas le sujet, il le fabrique. Lazzarato a posé la formule sèche, il debito non è solamente un rapporto economico, è una produzione di soggettività[1]. La dette ne se contente pas d'extraire de la valeur, elle constitue un type de personne. Cette personne s'autocorrige. Elle anticipe. Elle module ses dépenses non pas selon ses besoins mais selon l'effet qu'elles auront sur le chiffre. Whitfield, depuis qu'il a vu son score chuter, paie son loyer à 27 % du plafond de carte exactement, jamais au-dessus. Personne ne le lui a dit. Il l'a déduit.

Foucault avait posé l'enclos. La caserne, l'usine, l'école, l'hôpital. Le sujet s'y forme par enfermement, par horaire, par examen[2]. La discipline produit ce qu'elle prétend corriger. Elle marche. Elle marche depuis trois siècles. Mais Deleuze, dans dix pages écrites en 1990, a vu la mutation. Dans les sociétés de contrôle, on n'en finit jamais avec rien[3]. L'enclos cède la place à la modulation continue. Le moule est remplacé par la modulation, qui change comme un moulage continu et indéfiniment varié. La discipline demandait des murs. La modulation se passe de murs. Elle n'a pas besoin d'enfermer. Elle ajuste.

Le score FICO date de 1989. Fair, Isaac and Company. Il était d'abord trimestriel, calculé à partir de relevés papier transmis par les créanciers. Aujourd'hui il est continu. Les bureaux de crédit américains, Equifax, Experian, TransUnion, reçoivent les flux en temps quasi-réel. Le sujet est noté pendant qu'il achète, pendant qu'il dort, pendant qu'il oublie qu'il est noté. Le moulage continu de Deleuze a un nom dans les manuels d'analyse de crédit, behavioral scoring. Il a un coût d'infrastructure, mesurable. Il a une finalité, mesurable aussi. Il n'a pas de mur.

Rouvroy a précisé l'opération[4]. La gouvernementalité algorithmique ne s'adresse pas à un sujet qu'elle interpelle. Elle agit sur l'environnement, sur les options, sur les seuils. Elle ne dit pas à Whitfield ce qu'il doit faire, elle lui rend coûteux ce qu'il ne doit pas faire. Le sujet réflexif foucaldien, qui intériorisait la norme, est court-circuité. Le profil suffit. Le profil agit sans avoir besoin que le sujet en sache la teneur. Cela change la nature de l'obéissance. On n'obéit plus, on s'aligne, et on s'aligne d'autant mieux qu'on ignore le détail des paramètres auxquels on s'aligne.

Une voix objecte. La discipline n'a pas disparu. Quand Whitfield manque trois échéances, son véhicule est saisi. Le saisisseur arrive avec un camion à plateau et une clé de désactivation à distance fournie par le constructeur. Le mur est revenu. Le mur est même devenu logiciel. La voix a raison. L'enclos n'a pas été remplacé, il a été stratifié. Pour Whitfield qui paie, modulation. Pour Whitfield qui ne paie plus, saisie. Pour qu'il continue à payer, modulation au seuil de la saisie. La discipline foucaldienne et le contrôle deleuzien ne se succèdent pas, ils s'emboîtent par couches selon la position du sujet dans le gradient de solvabilité.

La dette étudiante américaine a dépassé 1 770 milliards de dollars au quatrième trimestre 2024[5]. Quarante-trois millions d'emprunteurs. La moyenne par emprunteur, environ 38 000 dollars. Le chiffre n'est pas une statistique macroéconomique. Il est un horizon temporel fermé pour quarante-trois millions de personnes. Whitfield n'est pas allé à l'université, sa sœur Tanesha y est. Elle a 71 000 dollars de dette fédérale. Le calcul est simple. À 6,8 % d'intérêt et 350 dollars de remboursement mensuel, elle finira de payer en 2049. Elle a vingt-six ans. Elle aura cinquante-et-un ans. Tout ce qu'elle entreprendra, elle l'entreprendra à l'intérieur de cette équation. Lazzarato ne dit pas autre chose. Le créancier n'a pas besoin de surveiller, il suffit d'attendre[6].

Mais attendre est une métaphore. Le créancier n'attend pas. Il calcule. Il recalcule. Il vend la dette à un fonds qui la titrise, la découpe en tranches de risque, la revend à des investisseurs qui ne savent pas qu'ils possèdent une fraction du salaire futur de Tanesha Whitfield jusqu'en 2049. La modulation n'est pas seulement subjective, elle est financière. Le sujet est modulé parce que sa dette est modularisée. C'est le même geste vu depuis deux côtés. Du côté du sujet, autocorrection continue. Du côté du capital, fragmentation et recombinaison continue.

Deleuze parlait du dividual[7]. L'individu n'est plus indivis. Il est divisé en profils, en segments, en scores partiels qui se recomposent selon l'usage. Score de crédit, score de risque assuranciel, score de propension à cliquer, score d'engagement publicitaire, score de probabilité de récidive carcérale dans les juridictions américaines qui utilisent COMPAS depuis 2014. Chacun de ces scores opère son propre seuil. Chacun produit ses propres effets disciplinaires sans avoir besoin de l'enclos. Le sujet n'est pas surveillé en bloc, il est calculé en fragments dont la recomposition lui échappe.

Tanesha Whitfield, le 6 mars 2024, ouvre une demande de prêt étudiant supplémentaire pour acheter un ordinateur. Le formulaire en ligne est court. Quatre champs. Avant qu'elle ne clique sur soumettre, le serveur a déjà interrogé sept bases distinctes. Score FICO. Historique des paiements. Activité géolocalisée des trois derniers mois. Profil sur trois plateformes sociales. Réseau d'emprunt familial. Probabilité de défaut estimée par un modèle entraîné sur six millions de cas. Le bouton est gris pendant 1,4 seconde. Puis il se colore. Refus. Pas de motif. Tanesha ne sait pas que sept bases ont été consultées. Elle sait qu'elle n'a pas l'ordinateur. Elle ressaie une autre plateforme, qui accepte à 19,9 %.

Une seconde voix s'élève. Elle vient de l'opéraïsme tardif. Virno a posé le mécanisme productif, il general intellect diventa immediatamente forza produttiva[8]. Ce que la plateforme capture, ce ne sont pas seulement des actes mesurables, c'est l'attention, la mémoire, le langage, la disponibilité affective. Le fil personnalisé est une troisième face du dispositif. Il ne calcule pas un risque, il sculpte une attention. Le sujet qui scrolle ne paie rien. Il produit. Il produit le signal d'engagement qui valorise la plateforme. Et le fil ajuste, ajuste, ajuste. Module sa propre proposition selon la réaction de l'œil, du pouce, du temps de pause sur l'image. La capitalisation boursière de Meta, 1 400 milliards de dollars en avril 2026, repose intégralement sur cette opération[9].

La différence avec le score FICO est de surface. La logique est la même. Dans les deux cas, un signal continu alimente un calcul, le calcul produit un seuil, le seuil oriente une opportunité. Crédit ou contenu, le geste est commun. Whitfield le sait sans pouvoir le formuler. Quand son score baisse, certaines publicités cessent de lui être servies, d'autres apparaissent, plus prédatrices, plus rapides, plus disposées à proposer des intérêts à 27 %. Le score de crédit et le score d'engagement ne sont pas des bases de données séparées, ils circulent dans des écosystèmes qui se vendent et s'achètent leurs segments. Le sujet est le même, vu sous deux angles, vendu deux fois.

Han a donné le diagnostic politique. Nicht Gewalt, sondern Informationsflut destabilisiert heute die Demokratie[10]. Pas la violence, le déluge informationnel. L'Infokratie n'attaque pas la délibération de l'extérieur, elle la dissout en saturant le canal. Mais Han diagnostique sans nommer le mécanisme financier. Bunz le complète. Ein Algorithmus ist keine neutrale Technik. Er trifft Entscheidungen, setzt Prioritäten, reproduziert Vorurteile, aber ohne institutionelles Gesicht[11]. L'algorithme décide sans visage. Le score décide sans visage. Le fil décide sans visage. Trois faces, une opération.

La troisième voix dit, attention. Le débiteur, le moduleur, le score, ces trois figures supposent toutes la même chose. Le sujet laisse une trace. Pas n'importe quelle trace. Une trace tokenisable, datée, géolocalisée, intégrable à un flux de calcul. Si Whitfield payait son loyer en liquide à un propriétaire qui ne déclare rien, le score ne le saurait pas. Le score ne saurait pas Whitfield. Whitfield n'aurait pas de score. Il n'existerait pas pour le système de crédit. Il existerait dans les marges, là où le système ne calcule pas mais où il peut frapper d'autres manières, par la police, par l'expulsion, par le refus de service. La modulation n'est pas universelle. Elle suppose la traçabilité. Ce qui ne laisse pas la bonne sorte de trace n'est pas modulé, mais pour le système il n'est pas non plus là.

Cette précision compte. La gouvernementalité algorithmique n'est pas le destin de tous les corps de la même manière. Le sans-papiers qui passe la frontière sans téléphone exerce de fait une opacité qui n'est pas une libération, c'est une exposition à un autre régime, plus dur. Le mainteneur de log4j dont le travail ne produit pas le bon type de signal n'est pas surveillé, il est invisible et précaire. Le travailleur informel d'Hyderabad ou de Lagos qui n'a pas de score de crédit n'est pas libre, il est exclu du circuit où la modulation produit ses bénéfices conditionnels. La modulation est un privilège ambigu. Y être assujetti, c'est aussi y être inclus. En être exclu, c'est aussi être renvoyé à des dispositifs plus anciens, plus directs, plus brutaux. Foucault et Mbembe coexistent dans la même ville à la même heure.

L'usine fordiste fabriquait l'ouvrier en l'enfermant huit heures par jour entre quatre murs. Brecht regardait la chaîne, il voyait la séparation entre celui qui posait le boulon et celui qui possédait l'usine, il écrivait pour cette séparation. La plateforme ne sépare plus. Elle absorbe. Whitfield n'a pas d'usine, il est l'usine. Son téléphone produit du signal vingt-trois heures sur vingt-quatre. La maintenance, le repos, l'amour, la maladie, tout produit du signal. Le signal alimente le score. Le score conditionne le crédit. Le crédit conditionne la possibilité d'acheter le véhicule qui sert à exercer le métier qui rembourse le crédit. La boucle est tenue. Elle se passe de murs parce qu'elle a installé sa logique à l'intérieur du sujet qu'elle module.

Deleuze écrivait en 1990 que dans les sociétés de contrôle on n'en finit jamais avec rien. Trente-six ans plus tard, le score de Marcus Whitfield, à Cleveland, est remonté à 664. Il a remboursé une partie. Il en doit une autre. Il en remboursera une autre. Le chiffre n'est pas un état, c'est un mouvement. Tant qu'il bouge, le système est satisfait. Tant que le sujet bouge avec lui, le sujet existe pour le système. Quand le mouvement s'arrête, le sujet n'est pas mis en prison. Il n'est pas mis dehors. Il est sorti du calcul. C'est la version contemporaine de ce que Mbembe nomme la mort sociale[12], dépouillée de la souveraineté spectaculaire, déléguée à la mise hors-flux.

Le poteau rose à Lomas de Poleo n'a pas de score. Le nom écrit en rouge ne paie pas, ne consomme pas, ne produit pas de signal exploitable. Sa famille n'a pas reçu de notification quand le bois a noirci à la base. Quelque chose tient là, dans le terrain vague, qui n'est pas sous le régime du débiteur ni du moduleur ni du score. Le chapitre suivant entrera par une autre porte, mais le poteau reste, en arrière-plan, comme un repère pour ce que la modulation ne peut pas faire.

Whitfield, lui, regarde son application bancaire à 22h17. Le score n'a pas bougé depuis 14h. Il pose le téléphone. Il sait que le score est là, sous le verre noir, qu'il dort de son sommeil de calcul. Il sait aussi qu'au matin il aura recommencé à compter.

1. Maurizio Lazzarato, La fabbrica dell'uomo indebitato. Saggio sulla condizione neoliberista, DeriveApprodi, Roma, 2011, p. 45.

2. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975, p. 200-210.

3. Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers 1972-1990, Minuit, Paris, 1990, p. 240-247, citation p. 242.

4. Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation. Le disparate comme condition d'individuation par la relation ? », Réseaux, n° 177, 2013, p. 163-196.

5. Federal Reserve Bank of New York, Quarterly Report on Household Debt and Credit, Q4 2024, février 2025, p. 3 (encours dette étudiante 1,77 trillion USD ; nombre d'emprunteurs et moyenne dérivés des données du Department of Education, Federal Student Aid Portfolio Summary, 2024).

6. Maurizio Lazzarato, Il governo dell'uomo indebitato, DeriveApprodi, Roma, 2013, p. 89.

7. Deleuze, « Post-scriptum », op. cit., p. 244.

8. Paolo Virno, Grammatica della moltitudine. Per un'analisi delle forme di vita contemporanee, DeriveApprodi, Roma, 2002, p. 63.

9. Capitalisation boursière Meta Platforms Inc., NASDAQ, données de marché au 30 avril 2026.

10. Byung-Chul Han, Infokratie. Digitalisierung und die Krise der Demokratie, Matthes & Seitz, Berlin, 2021, p. 8.

11. Mercedes Bunz, Die stille Revolution. Wie Algorithmen Wissen, Arbeit, Öffentlichkeit und Politik verändern, ohne dabei viel Lärm zu machen, Suhrkamp, Berlin, 2012, p. 67.

12. Achille Mbembe, « Nécropolitique », Raisons politiques, n° 21, 2006, p. 29-60.