Chapitre 13 — L'éphémère structurel
Le 12 mars 2024, à 16 h 47, une jeune femme à Lagos ouvre Instagram, lève son téléphone vers le marché de Balogun où sa mère vendait du tissu wax avant la maladie, filme quatorze secondes, ajoute en surimpression une chanson de Asake et le mot enikan. Elle publie en story. À 16 h 48, l'image est visible pour quatre cent douze contacts. Le lendemain à 16 h 47, la story disparaît. Elle n'est pas effacée, elle expire. Aucune archive locale, aucune sauvegarde sur le téléphone. Meta conserve, en interne, un journal de l'événement. Mais ce que les quatre cent douze ont vu n'existe plus pour personne, sauf pour la jeune femme qui l'a senti passer.
Le câble qui a porté ces quatorze secondes ne disparaît pas. Posé dans le sable au large de Lagos en 2010, gaine en polyéthylène, blindage acier, paire de fibres de silice. Vingt-cinq ans de durée prévue. Le sable bouge plus vite que lui. Le coltan extrait au Kivu en 2008 est encore dans un serveur en Virginie. La sédimentation minérale opère plus loin, en strates qui dépassent l'humain.
La story dure vingt-quatre heures. Le câble dure vingt-cinq ans. Le coltan a mis cent millions d'années à se concentrer dans la roche. Trois durées, dans le même geste. Aucune ne se réduit aux autres. Filmer à Lagos le 12 mars 2024, c'est sortir un téléphone alimenté par une chaîne minérale géologique, par un câble industriel posé en décennie, dans une fenêtre de visibilité qui se ferme demain à la même heure. Trois temps qui ne se voient pas l'un l'autre.
Et il y en a d'autres, qui ne se voient pas non plus.
Le wax du marché de Balogun, où la mère de la jeune femme vendait du tissu avant la maladie. Motif javanais récupéré par les Hollandais au XIXe siècle pour être vendu en Afrique de l'Ouest. Tissu d'une 'asabiyya marchande qui s'est sédimentée par siècles, et qui a sa propre horloge, faite de filiations commerciales, de successions de tantes, de transmissions qui n'attendent pas la mère malade pour exister. Modi inaugure le temple de Ram à Ayodhya le 22 janvier 2024 sur les ruines d'une mosquée détruite en 1992. Trente-deux ans pour sédimenter une 'asabiyya hindutva dans la pierre. Wa-l-taraf yufsid al-'asabiyya min wujûh kathîra. Le luxe corrompt la solidarité de groupe par de nombreuses voies. Cette horloge se compte en générations. Elle ne mesure pas la story de Lagos.
La structure de genre traverse tout cela en silence. Federici a daté la chasse aux sorcières du long XVIe siècle. Cinq siècles plus tard, la mère ne pouvait pas hériter du commerce paternel. La fille, qui filme, hérite de cette interdiction de fait, refondue, déplacée, mais reconnaissable. Le mouvement #NiUnaMenos en 2015 a montré que la structure tenait encore, dans des formes qui n'étaient pas exactement celles du XVIe siècle mais qui n'étaient pas autre chose. Cette horloge n'est pas linéaire. Elle a ses brèches, ses durcissements, ses reprises. Elle se compte en siècles. Lupe Pérez en 1996, à Ciudad Juárez. Une autre Lupe en 2024.
Plus serré, l'architecture transformer. Attention Is All You Need, juin 2017, arXiv, Vaswani et sept coauteurs chez Google. Sept ans plus tard, presque tous les modèles de fondation tournent sur cette base. La machine à vapeur en 1776, le moteur à explosion en 1876, le transistor en 1947. Chaque architecture verrouille un siècle. L'attention de 2017 verrouille déjà le sien. Cette horloge se déclenche vite et dure longtemps. Elle décide à la milliseconde quelle story sera distribuée et laquelle s'effacera dans l'indifférence algorithmique.
Plus serré encore, le score qui se recalcule pendant que la jeune femme filme. La modulation deleuzienne. Lazzarato, il debito è una produzione di soggettività. La subjectivité de productrice de contenu ne se forme pas avant le geste, elle se forme dans le geste, dans la calibration anticipée du cadrage à ce que l'algorithme valorise. Cette horloge n'a pas d'épaisseur. Elle est continue. Elle est maintenant.
Et entre toutes ces horloges, une autre, qu'on aperçoit moins. Celle des contrecoups. Onze ans entre Lehman Brothers et les gilets jaunes. La crise produit lentement son antithèse politique. Polanyi l'avait nommé le double mouvement. La déréglementation déclenche son protecteur. Pas instantané. Pas séculaire. Quelques années. Le Nigeria n'a pas encore constitué son contrecoup autour de ce que l'extraction de coltan a coûté au Kivu. Cette horloge est celle d'une politique qui prend le temps de fabriquer son sujet collectif. Plus lente que la modulation, plus rapide que la 'asabiyya.
Marx aurait demandé laquelle commande. Foucault aurait demandé laquelle constitue. Khaldoun aurait demandé laquelle remonte. Aucune ne commande. Aucune n'inclut les autres. Et il en manque une, la dernière, qui ne se laisse pas placer dans la grille des autres.
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Le hafiz qui mémorise le Coran à Konya ne pose rien sur du papier. Il a sept ans quand il commence, douze quand il termine. Il récitera pendant soixante ans sans relire. À sa mort, le texte ne sera pas perdu ; d'autres l'auront mémorisé en parallèle. La transmission opère sans archive, ou plutôt, l'archive est le corps du récitant lui-même. Quand il s'arrête de réciter, sa récitation cesse d'exister. Quand il recommence, elle réapparaît. Cette modalité de l'existence n'est ni instantanée ni archivée. Elle dure dans la répétition performative, et seulement là.
Le griot mande qui chante l'épopée de Sundiata à Kéla, au Mali, n'a pas mémorisé un texte fixe. Il a appris une matrice (des formules, des séquences narratives, des points obligés) qu'il actualise à chaque performance selon le public, le moment, l'humeur. Le chant existe dans l'acte. Aucune version n'est la version. Sory Camara, qui a étudié ces transmissions dans les années 1970, signalait déjà la différence entre cette ontologie de la performance et l'ontologie occidentale du texte fixe[1]. Le chant est, et il n'est plus, et il sera de nouveau quand le griot le rechantera, et ce ne sera pas exactement le même.
Les songlines aborigènes que Chatwin a décrites en 1987 ne se distinguent pas du territoire qu'elles parcourent. Le chant est la carte, le chemin est la mélodie. Si personne ne chante plus, le chemin n'est pas effacé d'une mémoire externe ; il cesse d'être un chemin et redevient du sol. L'éphémère est ici constitutif. Ce n'est pas un défaut de conservation, c'est la nature même du mode d'existence.
Et la story Instagram ? Elle expire en vingt-quatre heures. Elle ne dure pas dans la répétition, elle dure dans l'acte de visionnage de quatre cent douze personnes pendant un cycle quotidien. Elle n'est pas griotte. Elle n'est pas hafiz. Mais elle partage avec eux une propriété qui n'appartient à aucune des six autres horloges. Elle existe dans un présent qui ne s'archive pas pour le sujet qui le produit. La trace existe ailleurs, chez Meta, dans des serveurs en Virginie, mais elle n'est pas le mode d'existence de la story pour ceux qui la voient. Pour eux, elle a été là, elle n'y est plus, et c'était bien ainsi.
Ong avait nommé cela l'oralité secondaire. Il manquait à sa formule la question de la temporalité. L'oralité secondaire n'est pas seulement une propriété cognitive. C'est une horloge propre. Celle de l'éphémère structurel. Pas l'éphémère par accident, par perte, par défaut technique. L'éphémère comme propriété ontologique du mode d'existence.
Cette septième horloge ne donne pas la clé des six autres. Elle ne complète pas le système. Elle le fissure.
*
Le câble dort dans le sable au large de Lagos. Le wax du marché de Balogun a été tissé dans une usine indonésienne après que le motif javanais a été récupéré par les Hollandais au XIXe siècle pour être vendu en Afrique de l'Ouest. La 'asabiyya hindutva sédimente dans la pierre du temple de Ram. La structure de genre confisque le commerce de la mère au profit de l'oncle paternel. L'architecture transformer fait que la story, filmée selon une logique d'engagement, sera mieux distribuée si elle dure exactement les quatorze secondes que l'attention algorithmique est calibrée à valoriser. Le contremouvement nigérian, pour le moment, ne s'est pas encore constitué autour de ce que l'extraction de coltan a coûté au Kivu. Et la story disparaît à 16 h 47 le lendemain.
Aucune horloge n'inclut les autres. La géologique aplatit l'éphémère. La khaldounienne met la modulation en arrière-plan d'un cycle plus large. La structure de genre traverse l'architectural sans le voir. La modulation dénie la longue durée. L'éphémère opère sans demander la permission des six autres. Aucun mécanisme de subordination ne tient.
Hegel aurait voulu que ces sept horloges se subsument dans une dialectique d'ensemble. Heidegger aurait dit Geschichtlichkeit, et aurait posé l'historialité comme structure d'un Dasein qui les habiterait toutes en même temps. Bergson aurait parlé de durées hétérogènes, mais il les aurait reliées par l'élan. Aucune de ces synthèses ne tient. La story n'attend pas la dialectique. La 'asabiyya hindutva n'attend pas l'élan. Le câble dans le sable n'attend rien.
Le maintien de l'incoexistence est le prix de la précision.
Si l'on veut comprendre ce qui se passe à Lagos le 12 mars 2024 à 16 h 47, il faut tenir ensemble la décennie du câble, le siècle de la 'asabiyya marchande wax, le millénaire de la division sexuelle du travail dans le commerce, l'année de l'architecture transformer, la milliseconde de la modulation algorithmique, les quelques années depuis le dernier contrecoup nigérian, et les vingt-quatre heures de la story qui disparaîtra. Aucune de ces durées ne donne le sens des autres. Aucune n'est la cause des autres. Elles coexistent, elles s'interpénètrent, elles ne se ramènent pas à un même.
C'est peut-être la condition pour que la pensée tienne sans s'écraser. Que la coexistence reste irréductible, que la précision soit le prix qu'on paie pour ne pas tout réconcilier. La jeune femme à Lagos ne pense pas en sept temporalités. Elle filme. Quatorze secondes. Le câble dort. La 'asabiyya sédimente. La story expire. Le câble dort encore.
Le lendemain, à 16 h 47, l'image n'existe plus. Le câble est encore là.
1. Sory Camara, Gens de la parole : essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké, Paris, Mouton / La Haye, 1976. Rééd. Karthala, Paris, 1992. ISBN 978-2-86537-362-6. ↩