Chapitre 12 — Ce que le câble transporte et ce qu'il ne transporte pas
Le câble Marea repose à plat sur le fond de l'Atlantique. Six mille six cents kilomètres entre Virginia Beach et Sopelana, près de Bilbao[1]. Quatre paires de fibres optiques. Vingt-six térabits par seconde par paire, cent quatre térabits au total à la pose[2]. Il pèse environ neuf mille tonnes. Sa gaine extérieure est en polyéthylène haute densité, doublée d'acier galvanisé sur les sections proches du rivage, là où les chaluts et les ancres travaillent. Au milieu, à quatre kilomètres de profondeur, il n'a plus besoin d'armure. Il est juste là, posé sur le sédiment, parcouru par un courant continu de quelques ampères qui alimente les répéteurs.
Microsoft, Facebook, Telxius. Trois propriétaires. La pose s'achève en septembre 2017[3]. Le bateau câblier Durable, affrété par TE SubCom, descend la fibre depuis sa cuve circulaire à raison de quelques nœuds par heure. La précision du parcours est centimétrique sur les zones côtières, métrique au large. Les services hydrographiques nationaux valident le tracé. Les compagnies d'assurance le notent.
Le câble Marea n'est pas une exception. Il est un cas. Cinq cent vingt-neuf systèmes de câbles sous-marins en service en avril 2024, selon TeleGeography[4]. Plus de cinquante en construction. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic de données intercontinental passe par ces tubes posés au fond[5]. Le pour cent restant emprunte des satellites. L'image du nuage est une image. Sous l'image, il y a des câbles, du polyéthylène, des hommes en combinaison qui réparent les ruptures à la pince hydraulique.
Le sol est posé. Le flux a un sol. Le chapitre 10 l'avait dit. Le chapitre 12 commence après ce constat.
Ce qui demande l'attention maintenant, c'est ce que le câble transporte. Il ne transporte pas tout. Il transporte ce qui peut être encodé en paquets. Le protocole IP date de 1983, RFC 791[6]. Il définit un format strict, en-tête, charge utile, somme de contrôle. Tout ce qui entre dans le câble passe par ce format. Tout ce qui ne s'y plie pas n'entre pas. La règle est antérieure aux contenus. Elle est la condition d'existence des contenus dans le réseau.
Goody a posé la formule il y a cinquante ans. L'écriture réorganise la pensée[7]. Il ne parlait pas du protocole IP. Il parlait de l'invention de la liste, du tableau, de la formule algébrique. Mais sa thèse opère ici sans changement. Une technique d'inscription ne se contente pas d'enregistrer ce qui existe ailleurs. Elle constitue la forme de ce qui peut être pensé, transmis, partagé. La raison graphique est une raison qui suppose la trace stable, la marque qui dure, la forme qui se laisse comparer. Le paquet TCP/IP est une raison graphique portée à sa puissance maximale. Ce qui ne s'y inscrit pas n'est pas seulement absent du réseau. Il est, pour le réseau, inexistant.
Porter a élargi le diagnostic. Quantification is a technology of distance[8]. La quantification n'est pas une description du monde, c'est un instrument pour gouverner à distance ce qu'on ne connaît pas en personne. Les chiffres produisent l'autorité dans les contextes où la confiance directe n'est pas disponible. La datafication des plateformes contemporaines prolonge cette logique. Elle convertit les comportements, les relations, les déplacements en valeurs comparables, échangeables, optimisables. Couldry et Mejias l'ont nommé data colonialism[9]. L'analogie avec la colonisation classique n'est pas rhétorique. Elle est structurelle. La colonie classique transformait la terre, le minerai, le bras humain en marchandise. La colonie de données transforme le geste, la parole, le trajet en ressource extractive. Le câble Marea est une voie d'extraction. La fibre tire des données vers les fermes serveurs. Les fermes serveurs entraînent des modèles. Les modèles produisent des inférences. Les inférences reviennent par le câble vers les terminaux. La boucle est physique. Elle a un sol, des coordonnées, des propriétaires.
Mais la boucle ne capte que ce qui se laisse encoder. C'est là que le chapitre tourne.
L'IETF gouverne les standards qui rendent le réseau possible. RFCs, groupes de travail, listes de diffusion, réunions trimestrielles. La devise est de Dave Clark, formulée en 1992 dans un exposé devenu canonique. We reject kings, presidents and voting. We believe in rough consensus and running code[10]. La phrase est belle. Elle dit ce qu'elle dit. Elle dit aussi ce qu'elle ne dit pas. Running code signifie, littéralement, du code qui tourne. Ce qui ne se traduit pas en code qui tourne ne participe pas au consensus. La gouvernance protocolaire écarte par construction les formes de connaissance qui ne se codent pas. Pas par hostilité. Par condition d'entrée.
La condition d'entrée n'est pas neutre. Elle exige une chaîne d'opérations dont chacune sélectionne. Numériser, c'est échantillonner. Échantillonner, c'est choisir une fréquence et perdre tout ce qui passe entre les échantillons. Encoder, c'est mapper sur un alphabet fini. L'alphabet a été décidé. UTF-8 favorise l'anglais. Les fontes Unicode couvrent inégalement les écritures. Le sinogramme rare, la translittération diacritique, le glyphe d'une langue sans norme, sont admis ou refusés au moment du codage, pas après. Tokeniser, c'est segmenter. Le tokenizer d'un grand modèle de langue divise les mots selon une statistique apprise sur un corpus dominant. Une langue sous-représentée est découpée en fragments inutiles. Le swahili passe en sous-mots inefficaces. Le yoruba se fragmente. La pensée formulée dans ces langues entre dans le réseau, mais elle entre amputée, et cette amputation ne se voit pas depuis l'utilisateur final. Goody parlait de la liste et du tableau. Les listes et les tableaux d'aujourd'hui sont des matrices de plongement. La raison graphique a pris la forme de l'algèbre linéaire.
Les exemples ne manquent pas.
Une songline aborigène n'est pas tokenisable. Elle existe dans la performance. Le chant trace un itinéraire à travers le pays, lié à la marche, à la voix, à la transmission de l'aîné au cadet. Chatwin l'a documenté à sa manière, qui n'est pas la nôtre. Le chant ne se laisse pas réduire à une suite de coordonnées GPS sans devenir autre chose. Le réduire, c'est le détruire en croyant l'enregistrer.
Un hafiz mémorise le Coran. La transmission orale repose sur la voix d'un maître, le rythme, la respiration, les marques articulatoires que l'écriture ne note pas. Numériser le texte écrit du Coran ne capte pas la transmission orale. Les deux régimes coexistent. Le second n'est pas un retard du premier.
Un trajet de migrant traverse le désert sans GPS allumé. Pas par retard technologique. Par stratégie. Le téléphone éteint, l'empreinte numérique réduite, l'adresse fixe absente. L'opacité est la condition du passage. La biométrie aux frontières est la réponse de l'État à cette opacité. Eurodac, NADRA, le programme Aadhaar indien, les bases ADN au passage des frontières américaines. Ce qui ne se mesure pas par défaut sera mesuré par contrainte[11].
Un mainteneur open-source contribue à un projet sans le mesurer en commits visibles. Il répond à des courriels la nuit, lit des rapports de bug, refuse des pull requests mal écrites. Le travail ne produit pas le type de signal que GitHub agrège en graphes verts. Eghbal a posé la formule. Open source is an infrastructure problem disguised as a licensing problem[12]. Le travail invisible n'est pas absent. Il est constitutif. Mais il ne produit pas la trace que la plateforme requiert pour le compter.
Le câble Marea ne porte aucun de ces modes. Pas par faiblesse technique. Par condition de possibilité. Il porte ce qui s'inscrit en paquets. Le reste reste sur la rive.
Kittler avait posé la thèse au plus serré. Medien bestimmen unsere Lage[13]. Les médias déterminent notre situation. Pas les contenus, les médias. Le câble est un médium. Le protocole est un médium. Ils décident de ce qui peut circuler avant que les contenus ne décident d'eux-mêmes. La rhétorique du cyberspace libertarien des années 1990, John Perry Barlow déclarant l'indépendance du cyberespace en 1996[14], a confondu protocole et infrastructure. Le protocole semblait ne pas avoir d'adresse. L'infrastructure en avait. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic intercontinental sur cinq cent vingt-neuf câbles posés sur des plages d'États souverains. La géographie n'a jamais cédé. Elle a seulement été tue.
Crawford a documenté ce que Kittler avait posé. The cloud is a physical place. The cloud has coordinates[15]. Mines de cobalt au Congo, mines de lithium dans l'Atacama, datacenters en Virginie, fermes de modération à Nairobi, fonderies à Hsinchu. La chaîne d'extraction est complète. L'utilisateur final voit l'icône. Sous l'icône, il y a Marea, et Marea repose sur le fond.
Mais documenter l'ancrage matériel ne suffit pas. La thèse de ce chapitre est plus précise. Le câble matériel est moins le problème que le format protocolaire. Un câble peut être nationalisé, exproprié, neutralisé. Un format ne se nationalise pas. RFC 791 fonctionne aussi bien sous le RuNet, sous le Great Firewall, sous le RGPD. Les régimes juridiques diffèrent. Le protocole est le même. La Russie filtre, la Chine bloque, l'Union européenne régule, mais aucun de ces régimes ne renégocie l'en-tête IP. Et le protocole exige la tokenisation. Il exige que ce qui passe ait été préalablement converti en suite d'octets discrets. La condition est neutre en apparence. Elle est située en fait. Située à Reston, Virginie, où l'ICANN a son siège. Située à Genève, où l'IETF tient certaines de ses sessions. Située dans une langue, l'anglais technique des RFCs, qui est le seul vernaculaire admis aux groupes de travail.
Située où, située par qui, située pour quoi.
On répond souvent que la condition est mineure. Elle ne préjuge de rien. Encoder, c'est une opération technique. Ce qui passe par le câble peut être tout. Le chant comme la formule, l'image comme le texte. Tout entre, à condition d'être préalablement converti.
La condition n'est pas mineure. Elle est première. Elle décide de ce qui sera transporté avant que les contenus ne soient choisis. Goody l'a posé pour l'écriture. La tokenisation reprend l'opération sur un autre support. Une songline GPS-isée n'est plus une songline, c'est une donnée géographique. Le chant existe encore, personne ne l'efface, et tout le monde apprend à lire le tracé au lieu de chanter le pas. La transcription qui coexiste avec le chant devient la voie principale de circulation. Le chant qui n'est pas transcrit cesse d'être audible pour ceux qui n'écoutent que des fichiers. Espeland et Stevens ont nommé l'opération[16]. Une qualité hétérogène réduite à une mesure commune disparaît comme qualité hétérogène. Elle persiste seulement comme valeur mesurée.
Glissant a tenu la position depuis la créolisation. Je réclame pour tous le droit à l'opacité[17]. Pas la transparence et pas l'ombre. L'opacité. Le droit à ne pas être compris selon les catégories de l'autre. Le droit à ne pas être commensurable. Dans un régime de datafication, c'est une position politique précise. Elle ne demande pas qu'on cesse de coder. Elle demande qu'on reconnaisse que ce qui ne se code pas n'est pas absent. Que la mesure constitue son objet, et que l'inobjet existe ailleurs, sans manque.
Le câble Marea ne porte pas l'opacité. Il porte ce qui a accepté la tokenisation. C'est sa nature. C'est aussi sa limite. La technonormativité quantifiable se présente comme l'extension naturelle de la communication humaine. Elle est en fait une forme située, qui a une géographie, des standards, des organes de gouvernance, et un dehors structurel. Le dehors n'est pas un retard. C'est ce qui maintient la mesure dans son ordre, en lui rappelant qu'elle ne couvre pas le monde.
Le câble est posé. Il continuera de l'être. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent du trafic, et la part montera, et les câbles se multiplieront, et les protocoles s'affineront. Ce qui ne sera pas tokenisable continuera de ne pas l'être. La songline continuera de se chanter. Le hafiz continuera de réciter. Le migrant continuera d'éteindre le téléphone. Le mainteneur continuera de répondre la nuit. Aucune de ces pratiques ne disparaîtra parce qu'elle reste hors du paquet IP.
Ce qui changera, c'est la pression. La pression à coder. La pression à mesurer. La pression à accepter la commensuration comme condition d'accès. Sous cette pression, l'opacité devient un acte. Pas un retard. Un acte.
Le câble Marea repose sur le fond. Il ne sait pas ce qu'il transporte. Il sait seulement quelle forme accepter. La forme est la politique.
1. Microsoft, Microsoft and Facebook to build subsea cable across Atlantic, communiqué du 26 mai 2016 ; achèvement annoncé par Microsoft, Microsoft, Facebook and Telxius complete the highest-capacity subsea cable to cross the Atlantic, 21 septembre 2017. Longueur 6 600 km, atterrages Virginia Beach (Virginie) et Sopelana (Biscaye). ↩
2. Capacité initiale 160 Tb/s annoncée à la pose ; configuration documentée 4 paires de fibres, 26 Tb/s par paire (cf. Telxius, fiche technique Marea, 2017). ↩
3. Microsoft Newsroom, communiqué du 21 septembre 2017, op. cit.. Le bateau câblier mobilisé pour la pose principale est l'IT Intrepid de TE SubCom. ↩
4. TeleGeography, Submarine Cable Map, données consultables, état au 1er avril 2024 : 529 systèmes en service, 77 en construction ou prévus. ↩
5. Estimation reprise dans Crawford, Atlas of AI, Yale University Press, 2021, p. 31, et largement documentée par TeleGeography et l'International Cable Protection Committee. La part exacte fluctue mais reste comprise entre 95 % et 99 % du trafic intercontinental. ↩
6. Jon Postel, Internet Protocol — DARPA Internet Program Protocol Specification, RFC 791, septembre 1981 (publication initiale ; déploiement effectif sur ARPANET 1er janvier 1983, Flag Day). ↩
7. Jack Goody, La raison graphique : la domestication de la pensée sauvage, Les Éditions de Minuit, 1979, traduction française par Jean Bazin et Alban Bensa de The Domestication of the Savage Mind, Cambridge University Press, 1977. Formule synthétique en p. 78 et chapitre 5 sur la liste et le tableau. ↩
8. Theodore M. Porter, Trust in Numbers: The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton University Press, 1995, p. ix de l'introduction et chapitre 3. ↩
9. Nick Couldry et Ulises A. Mejias, The Costs of Connection: How Data Is Colonizing Human Life and Appropriating It for Capitalism, Stanford University Press, 2019, p. 8. ↩
10. David D. Clark, A Cloudy Crystal Ball: Visions of the Future, exposé à l'IETF, juillet 1992, Cambridge (Massachusetts). Slides reproduites dans les archives de l'IETF. ↩
11. Sur la biométrie comme réponse étatique à l'opacité migratoire, cf. Kate Crawford, Atlas of AI, op. cit., chapitre 5 ; Couldry et Mejias, op. cit., chapitre 5. ↩
12. Nadia Eghbal, Working in Public: The Making and Maintenance of Open Source Software, Stripe Press, 2020, p. 78. ↩
13. Friedrich Kittler, Grammophon Film Typewriter, Brinkmann & Bose, Berlin, 1986, introduction, p. 3. ↩
14. John Perry Barlow, A Declaration of the Independence of Cyberspace, Davos, 8 février 1996. Texte distribué par Electronic Frontier Foundation. ↩
15. Kate Crawford, Atlas of AI, op. cit., p. 43. ↩
16. Wendy Nelson Espeland et Mitchell L. Stevens, A Sociology of Quantification, European Journal of Sociology / Archives Européennes de Sociologie, vol. 49, n° 3, 2008, pp. 401-436, citation p. 402. ↩
17. Édouard Glissant, Poétique de la relation, Gallimard, 1990, p. 204, sous-section Pour l'opacité. ↩