Chapitre 11 — Hsinchu et Hangzhou, deux cosmotechniques
À Hsinchu, le 7 octobre 2022, il pleut depuis l'aube. La pluie tombe en rideau fin sur le parc scientifique, sur les voies privées qui desservent la Fab 18, sur les conteneurs gris bleu où circulent les wafers de trois cents millimètres. À l'intérieur, la température est tenue à vingt-deux degrés et l'humidité à quarante pour cent. Une particule de plus d'un dixième de micromètre par mètre cube serait une catastrophe. La salle blanche n'a pas de fenêtre.
Un ingénieur de TSMC, début quarantaine, lit un courriel sur son écran. Il vient du Bureau of Industry and Security du département du commerce américain. La date d'envoi est marquée six heures plus tôt, heure de Washington. Le texte est en anglais administratif, paragraphes numérotés, références au Export Administration Regulations. Il interdit l'exportation vers la Chine continentale de tout circuit intégré de calcul dépassant un seuil défini en FLOPS et en bande passante d'interconnexion. Le seuil est calibré pour exclure le Nvidia A100 et tout ce qui suit. L'ingénieur n'aura plus à livrer Huawei avant le déjeuner. Il ferme l'onglet. Il rouvre son tableau de production. La ligne advanced node 5nm est saturée pour les sept prochains mois. Apple, Nvidia, AMD. Personne d'autre.
TSMC tient soixante-neuf virgule neuf pour cent de la fonderie mondiale avancée[1]. Le chiffre n'est pas une part de marché ordinaire. C'est une dépendance unilatérale du monde entier à une bande de terrain de quarante kilomètres carrés, à l'ouest de Taipei, située à cent quatre-vingts kilomètres de la côte chinoise. Le détroit fait cent quatre-vingts kilomètres et la flotte de la République populaire fait des manœuvres trois fois par an. Le département américain du commerce a publié son courriel un vendredi, comme on lance une opération militaire au début d'un week-end. À Pékin, c'était samedi matin. Les premières réponses officielles arrivent le lundi. Elles sont mesurées. Elles ne disent pas qu'il n'y aura pas de réponse.
Hangzhou est à mille huit cents kilomètres au nord-ouest de Hsinchu. La ville est connue pour son lac, ses thés verts, et depuis trente ans pour Alibaba. Le siège de DeepSeek occupe quelques étages d'un immeuble du district de Binjiang. L'entreprise n'existait pas en 2022. Elle a été fondée en juillet 2023 par Liang Wenfeng, ancien gérant de fonds quantitatif, sur les fonds propres d'un hedge fund nommé High-Flyer. L'équipe initiale a quelques dizaines d'ingénieurs. Pas de financement de l'État central. Pas de partenariat avec un hyperscaler américain. Une condition matérielle simple. Plus de A100. Plus de H100. Une réserve de A100 acquise avant les sanctions, et des H800 bridés, version castrée par Nvidia pour passer les contrôles initiaux puis interdite à son tour en octobre 2023.
La décision technique a été prise quelque part entre l'été 2023 et l'hiver 2024. Elle ne ressemble pas à une décision californienne. Elle ne consiste pas à empiler les paramètres. Elle consiste à les distribuer autrement. Mixture of Experts, sept cents milliards de paramètres totaux dont trente-sept milliards activés par jeton. Distillation depuis un modèle parent vers des modèles enfants plus compacts. Quantification des poids en huit bits, parfois en quatre. Ce qu'on quantifiait en seize, on le quantifie en huit. La perte de précision est compensée par l'architecture. Le coût d'entraînement annoncé est de cinq virgule cinq millions de dollars. Le coût équivalent chez OpenAI ne se compte pas en millions.
Le 20 janvier 2025, DeepSeek publie R1. Sur le benchmark MATH-500, le modèle atteint quatre-vingt-dix-sept virgule trois pour cent. OpenAI o1, modèle de référence occidental, est à quatre-vingt-seize virgule quatre[2]. La différence est marginale. La signification ne l'est pas. La contrainte matérielle a forcé une innovation architecturale, et l'innovation architecturale a remis en cause la prémisse occidentale selon laquelle la performance s'achète en compute. Les actions Nvidia perdent six cents milliards de dollars de capitalisation en une journée. La presse parle de Sputnik moment. Le mot est faible.
Yuk Hui écrit depuis Hong Kong. Il enseigne à l'Université polytechnique. Il publie en anglais. Sa formation est passée par Goldsmiths, à Londres, et par l'EHESS, à Paris. Il lit Heidegger en allemand et Simondon en français, et il retourne cette formation européenne vers les classiques chinois, le Yi Jing, le confucianisme Song-Ming. La position est diasporique. Elle est posée. Elle n'est pas dissoute par la suite.
Sa thèse tient en une phrase, ouverture du livre de 2016. There is not one single technology, but many cosmotechnologies[3]. Il n'existe pas une technique universelle. Il existe des cosmotechniques situées. La cosmotechnique 宇宙技术, yǔzhòu jìshù, désigne l'unité morale et cosmique de l'outil avec son ordre d'origine. L'outil chinois classique entre dans une relation à laquelle la pensée occidentale n'a pas de strict équivalent. Le rapport Dao-Qi 道器. Le Dao est au-dessus des formes, le Qi est en dessous. La phrase est du Yi Jing. Le Dao est principe d'ordre, voie immanente, non substantiel. Le Qi est artefact, ustensile, ce qui a forme et fonction. La cosmotechnique tient ces deux pôles dans une relation que la modernisation forcée du XIXe siècle a brisée. La Chine s'est modernisée. Elle a importé la technique occidentale sans son cosmos. Elle a produit un hybride dont elle paie encore le prix.
Heidegger avait posé la question autrement. Die Frage nach der Technik, 1953. La technique moderne est Gestell, arraisonnement, mode de dévoilement qui convertit le monde en Bestand, fonds disponible. Le Rhin de la centrale n'est plus le Rhin de Hölderlin. Le fleuve devient ressource hydraulique, optimisable, stockable, calculable. Yuk Hui prend la question au sérieux et la déplace. Heidegger's question concerning technology is not wrong, but it is limited. Elle décrit une trajectoire européenne et la généralise prématurément. La poser depuis l'extérieur de l'Europe, c'est rouvrir ce qu'elle a fermé.
Ce que cela donne pour Hangzhou. L'architecture transformer publiée par Vaswani et al. en juin 2017[4] convertit la langue en vecteurs. Attention is all you need. Les mots deviennent des points dans un espace à plusieurs milliers de dimensions, repérables seulement par leurs distances aux autres points. Le signe a perdu son référent fixe. C'est, en termes heideggeriens, le Gestell à l'intérieur du modèle. La langue convertie en fonds disponible, optimisable, échantillonnable. La cosmotechnique occidentale dans sa forme accomplie, deux mois avant que le Conseil d'État de la République populaire ne publie son Plan de développement de l'IA nouvelle génération, le 20 juillet 2017[5].
Le plan vise mille milliards de yuans pour le cœur de l'industrie IA en 2030. Il vise dix mille milliards pour les industries connexes. Il vise le statut de premier centre mondial d'innovation IA. Cinq ans plus tard, les États-Unis répondent par le courriel du 7 octobre. Le plan avait rendu la réponse logiquement prévisible.
Mais le plan dit aussi autre chose. Il appelle à établir des lois sur l'IA, des normes éthiques, des systèmes politiques et des capacités d'évaluation et de contrôle de la sécurité. Six ans plus tard, en août 2023, la Cyberspace Administration of China 国家互联网信息办公室 publie ses Mesures provisoires pour la gestion des services d'IA générative[6]. Le texte impose que les modèles génératifs s'alignent sur les valeurs socialistes fondamentales 社会主义核心价值观, shèhuì zhǔyì héxīn jiàzhíguān. Douze valeurs en quatre groupes. Prospérité, démocratie, civilisation, harmonie. Liberté, égalité, justice, État de droit. Patriotisme, dévouement, intégrité, amitié. Les modèles doivent passer une évaluation de sécurité avant déploiement public. Le texte n'utilise pas le mot alignment. Il utilise 对齐, duìqí. Le geste est analogue. Le contenu ne l'est pas.
L'alignment occidental, codifié par les chartes de RLHF d'OpenAI, Anthropic, DeepMind, vise l'innocuité libérale. Helpful, harmless, honest. Pas de discours haineux, pas d'incitation au crime, pas de désinformation gouvernementale au moment des élections. La grille morale est celle de l'individu autonome titulaire de droits, à protéger des effets nocifs du système qu'on lui sert. L'alignment chinois codifie l'ordre d'une dawla qui se pense comme civilisation. Ce ne sont pas deux paramétrages différents d'une même fonction objectif. Ce sont deux fonctions objectifs différentes parce que ce sont deux cosmos différents. L'innocuité libérale suppose un sujet de droit ; les valeurs socialistes fondamentales supposent un corps social pris dans une longue durée. Yuk Hui aurait dit, deux cosmotechniques.
La formule est juste. Elle a aussi sa fragilité. Yuk Hui parle de Hangzhou depuis Hong Kong, en anglais, dans le cadre institutionnel de la philosophie européenne. Sa cosmotechnique chinoise philosophique parle de loin des ingénieurs de DeepSeek. Eux ne lisent pas Heidegger. Ils lisent les transactions de NeurIPS et les preprints arXiv. Ils écrivent en Python et en CUDA. Le rapport Dao-Qi est dans leurs gestes, peut-être, sans qu'ils aient besoin du nom. Ou il n'y est pas, et la cosmotechnique reste un programme philosophique qui se cherche un terrain. Kate Crawford a documenté l'extractivisme matériel de l'IA, le lithium de l'Atacama, le cobalt du Katanga, les datacenters de Virginie[7]. Le sol est partagé. Les mines sont les mêmes. Les câbles aussi. La divergence cosmotechnique se déploie sur une infrastructure planétaire commune, et la question de savoir où elle commence vraiment reste ouverte.
La bifurcation Hsinchu-Hangzhou se présente comme l'horizon du monde. Elle est l'horizon de deux centres qui se regardent. À Uluru, un homme Anangu trace une ligne dans le sable avec son doigt et chante. La ligne est un trajet d'eau. Le chant est la carte. Quand le doigt s'arrête, la ligne s'efface. À Marrakech, dans la médersa Ben Youssef, un hafiz récite la sourate qu'il a apprise à neuf ans. Au Mali, à Kayes, un griot Diabaté transmet la généalogie d'une famille remontée à dix-huit générations. Aucun de ces gestes n'arrive après les deux cosmotechniques de Yuk Hui. Aucun ne se présente comme troisième branche d'une bifurcation préalable. Ils sont là depuis avant. Ils continueront après. La fonderie de Hsinchu et l'équipe de Hangzhou se croient l'horizon. L'horizon est ailleurs aussi.
À Hsinchu, l'ingénieur a fini sa journée. La pluie a cessé en fin d'après-midi. À Hangzhou, l'équipe DeepSeek déboucle un training run qui tourne depuis trois semaines. Quelqu'un commande des nouilles. Yuk Hui, à Hong Kong, corrige les épreuves d'un nouveau livre. Trois lieux. Trois gestes. Aucun ne contient les autres.
1. TrendForce, Foundry Revenue Share, données 2024-2025, publication trimestrielle. Consolidé dans Crawford, Atlas of AI (2021) pour les données antérieures, mis à jour dans les rapports sectoriels 2025. ↩
2. DeepSeek, DeepSeek-R1: Incentivizing Reasoning Capability in LLMs via Reinforcement Learning, technical report, 20 janvier 2025. Comparaison MATH-500 contre OpenAI o1 (résultats publiés par OpenAI en septembre 2024). ↩
3. Yuk Hui, The Question Concerning Technology in China: An Essay in Cosmotechnics, Urbanomic / MIT Press, 2016, p. 1. ↩
4. Ashish Vaswani et al., Attention Is All You Need, NeurIPS 2017, publication arXiv juin 2017. ↩
5. Conseil d'État de la République populaire de Chine, 国务院, 新一代人工智能发展规划 (Plan de développement de l'IA nouvelle génération), 国发〔2017〕35号, publié le 20 juillet 2017. Traduction anglaise intégrale : DigiChina / Stanford Cyber Policy Center, 2017. ↩
6. Cyberspace Administration of China, 国家互联网信息办公室, 生成式人工智能服务管理暂行办法 (Mesures provisoires pour la gestion des services d'IA générative), entrée en vigueur le 15 août 2023. ↩
7. Kate Crawford, Atlas of AI: Power, Politics, and the Planetary Costs of Artificial Intelligence, Yale University Press, 2021. ↩