Marthe ferma le hangar un soir de mars et ne le rouvrit pas le lendemain.
Pas de décision. Le matin elle se leva, but son café chez elle, marcha jusqu'au quai, et quand elle arriva devant la porte ses mains restèrent dans ses poches. Elle regarda la peinture écaillée. Le cadenas qu'elle n'avait jamais utilisé. Le seuil en béton que ses pas avaient usé en vingt ans jusqu'à creuser une cuvette où la pluie stagnait.
Elle rentra. Le lendemain elle revint. Ses mains restèrent dans ses poches. Le surlendemain elle ne vint pas.
La lumière entre par les fentes de la tôle et se déplace sur les murs au rythme du soleil. La poussière tombe. Les araignées travaillent. Le ventilateur ne tourne pas mais le courant d'air sous la porte fait bouger le fil de cuivre que Marthe avait laissé sur l'établi. Le fil bouge sans personne. Le fil ne sait pas qu'il bouge.
Le bloc de résine est sur l'étagère du fond, dans le noir. La fissure court du haut vers le bas, le long des nervures de la feuille prisonnière. La résine s'est fendue là où la feuille la tirait depuis des mois. Le long de la nervure. La fissure suit le plan de la feuille comme l'eau suit la pente.
Le bloc est chaud. Personne ne le touche et il est chaud. La chaleur vient de l'intérieur, de la décomposition lente de la matière organique dans l'ambre artificielle. La chaleur rayonne dans le hangar vide et le hangar ne la sent pas et la chaleur rayonne quand même.
Au troisième jour quelque chose perce la surface de la résine à l'endroit de la fissure. Un point vert. Plus petit qu'une tête d'épingle. La graine portée dans les nervures de la feuille depuis avant la résine, depuis avant le boîtier du Kessler, depuis la montagne, cette graine a trouvé la fissure et la fissure a trouvé l'humidité du hangar fermé.
Le point vert se divise. Personne ne le voit.
Les casiers sentent la vase et le sel.
Le travail commence à cinq heures. Le pêcheur avait montré le geste à Nour. Nour avait regardé. Le lendemain il savait. Pas de formation, de certificat, de bilan. Un geste montré. Un geste appris. Le pêcheur ne lui avait rien demandé d'autre que d'être là à cinq heures avec les mains.
Nour avait les mains dans l'eau froide avant l'aube. Les doigts gonflés. L'encre de la veille qui partait dans le port par filets noirs. Il perdait ses lignes chaque matin. Le sel retirait ce que l'encre avait posé. Ses mains redevenaient neuves à l'aube et il les tachait de nouveau au crépuscule.
C'est au casier qu'il rencontra Bastien.
Bastien avait vingt-trois ans, un rire trop fort, des épaules larges et la chaussure gauche plus usée que la droite. Chute de mobylette à seize ans. Il travaillait aux filets. Démêler, repérer les déchirures, nouer. Il le faisait vite, mal, en parlant. Bastien parlait toujours. Il parlait aux filets, aux casiers, aux mouettes, au vent. Il parlait à Nour dès le premier matin comme s'ils se connaissaient depuis dix ans.
"Tu fais quoi avec tes doigts."
Nour regarda ses mains. L'encre sous les ongles que l'eau froide n'avait pas retirée.
"Je dessine."
"Tu dessines quoi."
"Des lignes."
"Des lignes de quoi."
"Des lignes."
Bastien rit. Le rire trop fort, dans le port, à cinq heures du matin, avec les mouettes. Personne d'autre ne riait à cette heure. Le rire rebondit sur les conteneurs et revint déformé. Bastien rit de l'écho aussi.
Un matin il sortit un filet de l'eau et une chaussure était prise dans les mailles. Une chaussure gauche. Vieille, gorgée d'eau, la semelle décollée. Bastien la regarda. Il regarda sa propre chaussure gauche. Il les posa côte à côte sur le quai.
Il rit. Nour rit. Pas un rire de quelque chose. Deux chaussures gauches sur un quai au petit matin. Drôle pour deux personnes debout dans le froid avec les mains rouges. Drôle pour personne d'autre.
Saul quitta le Centre un après-midi au milieu d'un rapport. Sur l'écran resta une phrase inachevée : "Les productions hors-corpus de type 3 présentent un potentiel d'opt—"
Le curseur clignotait après le tiret.
Saul marcha. Pas au hangar. Le hangar était fermé. Pas chez lui. Chez lui le lungo et les vingt-deux degrés et l'aspirateur. Il marcha au port. Il s'assit sur un bollard en fonte et regarda l'eau noire. Le bollard était froid sous lui. L'eau claquait contre la pierre du quai avec un bruit de langue.
Il sortit le carnet de la doublure du manteau. Il l'ouvrit. Des pages remplies d'une écriture qui ne s'était pas améliorée en trois mois. Petite, serrée, en montée. Des mots que personne ne lirait. Il tourna les pages. Le trou, là où la page manquait, jetée dans cette eau trois semaines plus tôt. Les pages de part et d'autre du trou avaient gondolé. Le carnet s'ouvrait tout seul à l'endroit de l'absence.
Saul resta assis sur le bollard. Le carnet ouvert sur les genoux. L'eau noire devant lui. Il n'écrivit pas. Il n'écrivit rien ce soir-là. Le stylo dans la poche. Le carnet ouvert. Le vent du port qui tournait les pages. Le vent s'arrêta sur une page vierge.
Saul regarda la page vierge. Blanche. Avec les lignes bleues imprimées en usine. Cinq millimètres entre chaque ligne.
Il referma le carnet. Il rentra chez lui. Il posa le carnet sur la table de nuit, ouvert à la page vierge. Il éteignit la lumière. Il dormit. Le carnet ouvert dans le noir à côté de lui, sa page blanche tournée vers le plafond.
Le grille-pain était remonté.
Marthe l'avait remonté le huitième jour. Les pièces sur la table de cuisine, dans l'ordre du démontage depuis quatre jours. Le thermostat, la résistance, les guides, le carter. Elle les remonta. Chaque vis retrouvant son pas. Chaque pièce reprenant sa place. Le grille-pain marcha. Il n'avait jamais cessé de pouvoir marcher. Il avait été ouvert et refermé.
Elle fit griller une tranche de pain. Le pain grilla. Elle le mangea debout dans la cuisine. Le goût du pain grillé. Le goût de ce qui fonctionne.
Le grille-pain reprit sa place entre la cafetière et le mur.
Les jours passèrent. Marthe fit des choses que le hangar ne lui laissait pas le temps de faire. Elle lava les vitres. Elle marcha longtemps dans les rues derrière le port. Des rues avec des arbres. Les arbres avaient des feuilles. Elle ramassa une feuille. Sans raison. La mit dans sa poche. Continua de marcher.
Le soir elle posa la feuille sur la table, à côté de l'assiette. Elle la regarda. Les nervures. Le bord dentelé. Le vert qui virait. Une feuille. Rien qu'une feuille. Elle la laissa sur la table et la table porta la feuille et la feuille sécha lentement dans l'air de la cuisine et Marthe la retrouvait chaque matin à côté de l'assiette et ne la jetait pas.
La pousse avait deux feuilles le dixième jour. Personne ne le savait.
Les deux feuilles étaient petites, translucides, avec des nervures qui se croisaient sans se toucher. Le plan de la feuille mère, prisonnière dans le bloc, avait donné la direction. Mais les nervures de la pousse ne copiaient pas. Elles suivaient et déplaçaient. Plus larges. Plus lâches. Un accent qui traverse une frontière et qui change de timbre sans changer de langue.
La pousse sortait du bloc par la fissure. Elle montait vers la lumière qui entrait par la fente de la tôle. La lumière changeait de place au cours de la journée. La pousse montait droit. La lumière venait à elle ou ne venait pas.
Le quinzième jour. Trois feuilles.
Le Kessler 940 était toujours à côté du bloc, sur l'étagère. Le circuit ouvert, le motif gravé dans le cuivre, les huit mots sur l'écran. La coquille d'huître du pêcheur. Les cartons de Nour. Le cahier à spirale de Marthe. La tôle retournée, RATIONS face au mur. Les objets ne bougeaient pas. La poussière les couvrait. La pousse poussait à côté d'eux. Les objets et la pousse dans le noir. Les uns immobiles. L'autre en mouvement. Les uns faits de main humaine. L'autre faite de graine et de fissure et d'eau.
Bastien demanda à Nour de lui montrer.
"Montrer quoi."
"Les lignes."
La chambre au-dessus de l'entrepôt de filets. Les murs. L'encre des archives étalée aux doigts, au chiffon, au dos de la cuillère. Des mois de travail. Des couches. Des craquelures. Des formes sans nom.
Bastien regarda longtemps. Ses yeux bougeaient sur les murs comme les yeux de quelqu'un qui suit une conversation dans une langue qu'il ne parle pas mais dont il entend la musique.
Il dit : "Ça sent la mer."
Nour regarda ses murs. L'encre des archives mêlée au sel de ses mains. Le sel du port, le sel des casiers, le sel de l'eau froide du matin. L'encre sentait la mer parce que les mains de Nour sentaient la mer. Bastien avait senti avec le nez ce que les yeux ne voyaient pas.
Le vingt-et-unième jour Marthe marcha jusqu'au hangar.
Avril froid. Le port sentait le sel et le gas-oil.
Elle s'arrêta devant la porte. Ses mains sortirent de ses poches. Elle ouvrit. La porte grinça. L'odeur d'ammoniaque et de poussière et de quelque chose d'autre. L'odeur verte. L'odeur de sève dans un lieu sans plante.
Le soleil entrait en biais et touchait l'étagère du fond. La poussière dansait.
Marthe vit la pousse.
Trois feuilles. Vert clair. La pousse montait par la fissure de la résine vers la fente de la tôle. Droite. Fine. Les nervures se croisaient sans se toucher.
Elle ne toucha pas. Elle regarda. La feuille mère visible dans le bloc, sèche, ses nervures alignées avec la fissure. Et la pousse qui sortait.
Elle ouvrit les fenêtres. Balaya. Alluma le ventilateur. Il toussa, tourna. Elle prépara le café. La dose juste. Le bruit de la machine. L'odeur monta. Elle posa le bloc sur l'établi, dans le rectangle de soleil.
Par le vieux réseau du port, celui des pêcheurs, un canal que personne n'avait modernisé, elle envoya deux mots. L'adresse du hangar.
Nour arriva le premier. Les mains rouges du travail, gonflées par l'eau froide. Il vit la pousse. Il s'assit par terre, les yeux au niveau de la résine. Il resta longtemps sans rien dire.
Puis il rit. Court. Le même rire que pour les chaussures gauches.
Saul arriva à midi. Il avait marché depuis le Centre. Il vit la pousse. Il sortit le carnet, l'ouvrit à la page vierge sur laquelle le vent avait soufflé trois semaines plus tôt, et dessina. Mal. Les lignes tremblaient. Les proportions étaient fausses. Le dessin ne ressemblait pas à la pousse. C'était le premier dessin de Saul.
Ils restèrent dans le hangar cet après-midi. Marthe répara le ventilateur qui crachotait. Nour traça sur un carton neuf, au charbon. Le charbon laissait un gris plus doux que le clou, un trait qui fumait sur le carton au lieu de le mordre. Saul écrivit dans le carnet. Personne ne parla de la pousse.
Bastien passa en fin de journée. Il venait chercher Nour pour les casiers du lendemain. Il entra. Il regarda le hangar, l'établi, les outils, le ventilateur, les cartons, le mur avec ses couches. Il regarda le bloc de résine sur l'établi.
"C'est quoi."
"Une plante," dit Nour.
"Dans un caillou ?"
"Dans de la résine."
Bastien se pencha. Regarda la pousse. Les trois feuilles. Les nervures. Il approcha le nez.
"Ça sent rien."
Marthe faillit sourire. Du coin de la bouche.
Bastien se redressa. Il regarda le mur. La fissure en diagonale. Le béton gris sous les couches d'encre. Il s'approcha. Il posa la main à plat sur le mur. Il ne savait pas que la vieille femme avait fait le même geste des mois plus tôt. Il posait sa main parce que le mur demandait une main.
"C'est chaud," dit Bastien.
Le mur était froid. La main de Bastien était chaude. Entre les deux, de la buée. Invisible. Réelle.
Il retira sa main. La poussière sur la paume. Il ne l'essuya pas. Il dit à Nour : "Cinq heures demain."
Il sortit. La chaussure gauche traînait sur le béton.
Marthe prit la feuille sèche de sa poche. Celle qu'elle avait ramassée dans la rue, des jours plus tôt, sans raison. Elle la posa sur l'étagère, à côté du bloc. Une feuille sèche à côté d'une feuille vivante. Les nervures de l'une et les nervures de l'autre.
La Voix proposa. Référencer la réouverture. Évaluer le potentiel. Bilan de productivité. Les propositions arrivèrent par les canaux habituels, dans le langage habituel.
Personne ne répondit. Pas un non. On ne dit pas non au vent. Le vent passe. On continue ce qu'on faisait.
Le soir Nour retourna chez lui. Il traça au charbon de Bastien. Le gris sur le noir des couches précédentes. Un gris qui fumait au lieu de mordre.
Saul retourna à l'appartement. Le carnet sur la table de nuit, ouvert au dessin tremblant. Il regarda le dessin. Il n'était pas bon. Il était le sien.
Marthe ferma le hangar. Elle ne mit pas le cadenas. La porte pouvait s'ouvrir.
Le port la nuit. Les grues immobiles. L'eau noire. Le sel.
Le ventilateur du hangar souffle dans le noir. La pousse pousse dans le noir. La poussière tombe. Les araignées travaillent. Le bloc est chaud.
Le vent du port passe sous la porte et fait bouger le fil de cuivre sur l'établi.