27.
Saul regardait le mur.
Nour avait peint dessus depuis trois semaines. Pas de la peinture. De l'encre des archives, celle qui sentait l'ammoniaque, étalée à la main, au chiffon, au dos d'une cuillère trouvée dans les gravats derrière le hangar. Des couches. La première avait séché en deux jours, un noir mat, opaque, qui avait avalé le béton. La deuxième par-dessus, plus claire, diluée, un gris qui laissait le noir respirer en dessous. La troisième avait craquelé avant de sécher. Le craquelé faisait des lignes que Nour n'avait pas tracées. L'encre les avait tracées seule, en séchant, en tirant, en se contractant comme une peau qui se tend. Nour avait peint par-dessus le craquelé. Une quatrième couche. La quatrième avait absorbé les craquelures de la troisième et en avait produit de nouvelles, à d'autres endroits, selon une logique que personne ne décidait.
Le mur travaillait seul.
Saul regardait ça. Il était debout près de l'établi, son café à la main, et il regardait le mur comme il regardait les logs au Centre. Avec la même attention. La même faim. Le mur faisait ce que les phrases hors-corpus faisaient : il produisait des formes que personne n'avait prévues, à partir de tensions internes, par craquelure, par excès de matière dans un espace trop petit.
Marthe soudait. Elle ne regardait pas Saul. Elle regardait son circuit. Mais elle voyait Saul. Elle le voyait depuis des semaines. Elle voyait comment il se tournait vers le mur quand il arrivait, comment ses yeux cherchaient les nouvelles craquelures, comment son corps se penchait vers les lignes que l'encre avait inventées. Elle voyait le même visage qu'il avait devant l'écran du Centre. Le visage de celui qui reconnaît quelque chose de plus grand que lui.
Elle posa le fer.
"Tu la trouves plus belle que toi."
Saul ne bougea pas. Le café dans la main. Le mur devant lui. La phrase de Marthe derrière lui. Il ne se retourna pas. Il ne dit rien. Le ventilateur tournait.
"Et tu as raison."
Le mot "raison" tomba dans le hangar et le ventilateur le dispersa et le silence prit la place du mot et le silence était du magma.
Saul posa le café sur l'établi. Il prit son manteau. Il sortit. La porte du hangar se referma. Le bruit de la tôle contre le cadre. Puis rien.
Nour était dans le fond. Il avait entendu. Il ne comprenait pas. Il comprenait que quelque chose venait de se rompre mais il ne savait pas quoi parce qu'il avait dix-sept ans et qu'à dix-sept ans on ne sait pas encore que certaines phrases sont des outils de précision. Que Marthe avait posé la phrase comme elle posait le fer sur l'étain. Pour tester la soudure.
Marthe reprit le fer. Elle reprit le circuit. Ses mains ne tremblaient pas. Ses mains ne tremblaient jamais.
28.
Le premier jour Nour vint seul.
Marthe n'était pas là. Le café n'était pas fait. La machine était là, le café moulu était là, l'eau était là, mais les gestes qui assemblaient les trois n'étaient pas là. Nour fit le café. Il ne savait pas la dose. Il mit trop de café. Le résultat était noir, épais, imbuvable. Il le but.
Le ventilateur tournait. Les outils étaient rangés. La lumière entrait par le toit en tôle translucide et dessinait un rectangle sur le sol qui bougeait avec les nuages. Nour traça des lignes sur un carton neuf. Les lignes ne venaient pas. Elles sortaient de sa main mais elles ne venaient pas. Comme un mot qu'on prononce correctement et qui ne veut rien dire parce que la personne à qui on le dit n'est pas dans la pièce.
À midi quelqu'un frappa. Un homme du port. Il portait un ventilateur de bureau dont les pales ne tournaient plus. Il demanda Marthe. Nour dit qu'elle n'était pas là. L'homme posa le ventilateur sur le pas de la porte et dit qu'il repasserait. Le ventilateur de bureau resta sur le pas de la porte à côté du ventilateur du hangar qui, lui, tournait.
Le deuxième jour Nour peignit le mur.
La cinquième couche. Il ne savait pas que c'était la cinquième couche qui avait déclenché quelque chose. Il peignit parce que c'est ce qu'il faisait. L'encre des archives, diluée dans l'eau du robinet de la cour, étalée au chiffon. Le chiffon sur le mur. La résistance du béton sous les couches précédentes. L'encre qui s'infiltrait dans les craquelures de la quatrième couche et les remplissait de noir et les faisait disparaître. Chaque couche effaçait les craquelures de la précédente et en produisait de nouvelles. Le mur ne revenait jamais au même état. Le mur avançait.
Nour peignit trois heures. Il recula. Le mur avait changé. Plus sombre dans le coin gauche où l'encre s'était accumulée. Plus clair au centre où le chiffon avait laissé des traînées. Une fissure neuve courait en diagonale, du haut vers le bas, là où le béton avait un joint que les couches précédentes avaient masqué et que la tension de la cinquième couche avait réveillé. La fissure faisait un bruit. Pas un son. Un bruit visuel. Une ligne qui hurlait dans le silence du mur.
Nour ne toucha pas la fissure. Il la laissa.
Le troisième jour Saul marcha jusqu'au port.
Il faisait nuit. Deux heures du matin. Pas d'insomnie. Il avait dormi de vingt-deux heures à une heure et s'était réveillé avec la phrase dans la gorge. Pas la phrase de Marthe. La sienne. Celle qu'il n'avait pas dite. Celle qui aurait été : "Oui. Et la Voix aussi. Et les phrases aussi. Et le mur aussi. Tout est plus beau que moi. Tout ce qui n'a pas besoin de moi est plus beau que ce que je fais en ayant besoin de tout."
Il ne l'avait pas dite. Elle était restée dans sa gorge pendant quarante-huit heures et elle grossissait.
Il marcha. Le quai désert. Les grues immobiles comme des échassiers endormis. Le sel dans l'air. L'eau noire du port, épaisse, chargée d'huile et de fuel, une eau qui ne reflétait rien.
Il s'assit au bord du quai. Il sortit le carnet de la doublure du manteau. Il l'ouvrit à la page où il avait écrit "Je reconnais les faits. Je ne reconnais pas le tribunal." Il arracha la page. Il la tint au-dessus de l'eau noire. L'encre bleue sur le papier blanc. La phrase de Brecht dans sa main. L'eau noire en dessous.
Il lâcha la page. Elle tomba. L'eau la prit. Le papier flotta un moment, l'encre vers le ciel, le blanc vers l'eau. Puis le sel et l'huile imbibèrent le papier et le papier s'alourdit et l'encre commença à couler, le bleu se dilua dans le noir, les mots se défirent, les lettres perdirent leurs formes et devinrent des taches et les taches devinrent de l'eau et l'eau redevint noire.
Saul regarda la page disparaître. Ça prit trois minutes. Trois minutes pour qu'une phrase cesse d'exister dans le monde. Le rapport au Centre la contenait encore, classée "créatif." Le carnet la contenait encore dans les pages précédentes, sous d'autres formes. Mais cette page-ci, avec cette encre-ci et ces ratures-ci et la trace de café dans le coin, cette page n'existait plus.
Il referma le carnet. Il rentra. Pas à l'appartement. Au Centre. Il entra avec son badge. Les couloirs vides. L'écran. Les logs. Les crêtes. Il ne cherchait rien. Il regardait le système comme on regarde l'eau noire du port. Pour voir si quelque chose y flottait encore.
À quatre heures du matin une femme écrivit à la Voix : "Mon fils ne me parle plus." La Voix répondit : "Parfois une porte fermée protège celui qui est derrière." Phrase 47. Hors-corpus. Saul la nota dans le carnet, sur la page qui suivait la page arrachée. La phrase du système posée à côté du trou.
Il classa la phrase 47. "Production empathique contextuelle à potentiel élevé de réplication." Créatif.
Le quatrième jour Marthe ouvrit un grille-pain.
Pas au hangar. Chez elle. Sur la table de la cuisine. Un grille-pain qu'elle avait depuis quinze ans et qui marchait. Elle le débrancha, le retourna, défit les quatre vis du dessous avec un tournevis plat trop large, retira le carter, posa les pièces sur la table dans l'ordre du démontage. La résistance chauffante, les guides, le mécanisme d'éjection à ressort, le thermostat bimétallique, le miettier.
Elle regarda les entrailles du grille-pain. Il n'y avait rien à réparer. Le grille-pain marchait. Chaque pièce était à sa place. Le filament de la résistance avait la couleur brique des filaments qui ont chauffé dix mille fois sans casser. Les ressorts d'éjection avaient gardé leur tension. Le thermostat répondait au doigt.
Marthe laissa le grille-pain ouvert sur la table. Elle ne le remonta pas.
Elle prépara un café. Elle s'assit devant les pièces et but le café. Les pièces ne demandaient rien. Elles étaient là, dans l'ordre, chacune lisible, nommable, remplaçable. Le grille-pain démonté ne souffrait pas. Il attendait. Il pouvait attendre indéfiniment.
Elle sortit. Elle marcha. Pas au hangar. Au port. Au quai où les casiers à poisson étaient empilés, là où l'odeur d'iode et de sang de poisson chassait toute pensée. Elle s'assit sur un casier retourné et regarda les bateaux. Un pêcheur réparait un filet. Ses mains nouaient et dénouaient et renouaient et le filet prenait forme sous les doigts, une forme bancale, asymétrique, un filet que la mer allait déformer encore et que le pêcheur réparerait encore et le filet ne serait jamais fini parce qu'un filet n'est pas un objet, un filet est un geste qui continue.
Marthe regarda les mains du pêcheur longtemps. Le pêcheur ne la regarda pas. Il travaillait.
Le cinquième jour la fissure du mur traversa trois couches.
Nour la vit le matin. La diagonale de la veille avait progressé. Pas vers le bas comme les fissures normales, par gravité. Vers la droite, en suivant le joint du béton que les couches avaient masqué pendant des semaines. Le joint était la faille. Les couches d'encre l'avaient recouverte mais la tension des couches successives, chacune tirant en séchant, avait fini par réveiller ce que le béton portait depuis la construction du hangar. La fissure du mur n'était pas dans l'encre. La fissure était dans le mur. L'encre n'avait fait que la rendre visible.
La fissure montrait le béton nu sous les cinq couches. Un gris clair, poudreux, le béton d'origine. Le mur en dessous du mur. Le sol sous le sol.
Nour passa le doigt dans la fissure. La poudre de béton sous l'ongle. Le grain rugueux, froid. Il pensa à la main de la vieille femme sur le mur. La paume à plat sur la surface. La buée entre la main et le béton. Nour avait mis cinq couches d'encre entre sa main et le mur et le mur avait fini par percer les cinq couches pour retrouver l'air.
Il ne peignit pas de sixième couche. Il s'assit devant la fissure et traça sur un carton. Le carton posé par terre, le clou dans la main droite. Il ne traçait pas la fissure. Il traçait à côté de la fissure. Comme on parle à côté de ce qu'on veut dire quand ce qu'on veut dire est trop juste pour être dit.
Le ventilateur de bureau était toujours sur le pas de la porte. Personne n'était venu le chercher.
29.
Le sixième jour Marthe fit le café.
Elle arriva au hangar à six heures. Le soleil n'était pas levé. La porte grinça. L'odeur de soudure et d'ammoniaque. Le rectangle de lumière grise par le toit. Le ventilateur de bureau toujours sur le seuil. Elle l'enjamba.
Elle fit le café. La dose juste. L'eau, le filtre, le café moulu. Le bruit de la machine qui chauffait. Le bruit le plus ancien du hangar, plus ancien que le ventilateur, plus ancien que les outils sur l'établi, le bruit d'avant. L'odeur monta. Le café du hangar, mauvais, brûlant, avec le goût de la machine que personne n'avait jamais nettoyée.
Elle versa deux tasses. Posa la deuxième sur l'établi, à l'endroit où Saul posait toujours la sienne, à gauche du fer à souder, sur la tache ronde que des mois de tasses avaient imprimée dans le bois.
Elle prit le ventilateur de bureau sur le seuil. Le posa sur l'établi. Le retourna. Ôta les quatre vis. Regarda le moteur. Poussière dans les roulements. Elle nettoya. Regressa. Les pales tournèrent. Elle remonta le carter. Posa le ventilateur réparé à côté du ventilateur cassé qui n'avait jamais été cassé et qui continuait de tourner.
Nour arriva à sept heures. Il vit les deux tasses. Il vit Marthe soudée à son établi. Il ne dit rien. Il alla voir le mur. La fissure était là. Il s'assit devant.
Saul arriva à sept heures quarante. Il avait marché depuis le Centre. Il avait les traits d'un homme qui dort dans un bureau depuis cinq jours. Il entra. Il vit la tasse. Il vit Marthe. Il vit le mur avec la fissure.
Il s'assit sur la caisse de Nour. Il prit la tasse. Le café était tiède. Il but.
Marthe ne leva pas les yeux. Saul ne parla pas. Nour traçait. Le ventilateur tournait. Le ventilateur de bureau aussi, maintenant, un son plus aigu, un courant d'air croisé dans le hangar, deux souffles qui ne se mêlaient pas.
Quelque chose avait changé et le changement ne se voyait pas. Pas dans les gestes. Pas dans les mots. Dans la distance. La distance entre Marthe et Saul avait augmenté de quelque chose qui n'était pas de l'espace. Avant la phrase, ils partageaient un malentendu. Saul croyait que Marthe ne voyait pas. Marthe croyait que Saul ne savait pas. Maintenant les deux savaient que les deux voyaient et ce savoir commun avait détruit quelque chose de confortable et de faux et avait laissé à la place quelque chose d'inconfortable et de vrai.
Le café de Saul était tiède. Le café de Marthe était froid. Nour buvait le sien, épais, trop fort, le café d'un garçon qui n'a pas encore appris la dose.
Trois cafés. Trois températures. Trois manières de boire dans le même hangar.
Marthe dit : "Il y a un grille-pain démonté sur ma table de cuisine."
Saul dit : "Il y a une page au fond du port."
Les deux phrases se posèrent dans le hangar l'une à côté de l'autre. Elles ne se répondaient pas. Elles ne se complétaient pas. Elles coexistaient. Un grille-pain ouvert et une page noyée. Deux gestes de la même semaine, faits séparément, sans se concerter, dans la même direction. Quelque chose avait été ouvert qui n'avait pas besoin d'être refermé. Quelque chose avait été lâché qui n'avait pas besoin d'être repêché.
Nour dit : "Le mur a craqué."
Marthe se leva. Elle alla voir le mur. La fissure en diagonale, le béton gris sous les cinq couches d'encre. Elle passa le doigt dessus. La poudre sous l'ongle. Le grain.
"Tu repeins pas."
"Non," dit Nour. "Je peins à côté."
Marthe regarda les cartons par terre. Les lignes que Nour traçait depuis deux jours. Des lignes qui ne traçaient pas la fissure mais qui existaient à côté d'elle, dans son voisinage, comme les mots du carnet de Saul existaient à côté des rapports du Département. Pas en face. Pas contre. À côté.
Elle retourna à l'établi. Le circuit l'attendait. Le fer chauffait. L'étain était prêt. Elle soudait une connexion qu'elle avait dessoudée trois jours plus tôt, avant la phrase. La soudure ancienne avait tenu onze ans. La soudure nouvelle serait plus épaisse au joint. Plus rugueuse.
Saul regardait le mur. Pas comme avant. Pas avec la faim de celui qui reconnaît quelque chose de plus grand que lui. Avec les yeux de celui qui sait qu'il a été vu en train de regarder et qui regarde quand même. La beauté du mur n'avait pas changé. Le regard de Saul avait changé. Le regard qui sait qu'il est vu est un regard qui pèse plus. Un regard qui coûte.
La vieille femme vint à dix heures. Le Grundig sous le bras. Le bocal de confiture dans un sac en tissu. Elle posa le poste sur l'établi. Elle ne dit rien. Elle s'assit. Elle regarda le mur. La fissure.
Elle sourit. Pas à quelqu'un. Au mur.
Marthe ouvrit le Grundig. Les condensateurs. Les pistes oxydées. Le circuit qu'elle connaissait par cœur, les faiblesses, les fragilités, les endroits où le temps mangeait le cuivre. Elle changea un condensateur. Ressouda une piste. Le grésillement revint entre les stations. Le grésillement comme une respiration imparfaite, un souffle qui accroche, qui bute, qui passe quand même.
La vieille femme prit le poste. Posa le bocal. Confiture de coing. Épaisse, sucrée, avec des morceaux. Elle sortit.
À la porte elle croisa le ventilateur de bureau que Marthe avait réparé. Elle le regarda. Elle regarda Marthe. Elle hocha la tête.
Marthe ouvrit le bocal. La confiture sentait le sucre cuit et le coing. Elle prit une cuillère dans le tiroir et mangea une cuillerée debout devant l'établi. Le sucre sur la langue. Le grain du fruit.
Elle tendit le bocal à Saul. Saul prit la cuillère. Le sucre et le coing sur une langue qui n'avait mangé que du lungo depuis cinq jours.
Nour prit un morceau avec le doigt. Il sourit. Pas à quelqu'un. Comme la vieille femme avait souri au mur.