Une nuit de juin
Le ruisseau fait deux ou trois pas de large et coule assez vite pour qu'on l'entende avant de le voir. Il descend une vallée de l'ouest du Japon, à l'ouest de la ligne qui va d'Itoigawa à Shizuoka. On est au début de juin. L'eau est froide, les herbes de la berge montent au-dessus du genou et elles sont mouillées. Sous les pierres du fond vivent des escargots à coquille en tourelle, les kawanina, カワニナ, du genre Semisulcospira. C'est ce que la larve d'ici a mangé pendant des mois. Elle ne nage pas. Elle rampe au fond.
Le lieu impose deux choses au corps. Éteindre la lampe, et ne plus bouger. Le bruit de l'eau couvre tout le reste, on n'entend pas ses propres pas, et pendant un long moment il n'y a rien à regarder qu'une masse noire un peu plus basse que les arbres.
Puis une lumière, au-dessus de l'eau, à hauteur de hanche. Elle avance, elle s'éteint, elle revient un mètre plus loin. C'est un mâle, environ quinze millimètres, Nipponoluciola cruciata, le genji-botaru — ゲンジボタル —, le plus grand lampyre du Japon. Il est sorti entre mai et juillet et il lui reste deux à trois semaines à vivre.
On peut compter. Entre deux émissions, ici, environ deux secondes. Ce nombre ne sort pas du carnet de qui regarde : il se lit sur une pièce. Une analyse du génome de l'espèce, publiée le 30 janvier 2020 par l'université de Saga, rappelle en ouverture deux régimes de clignotement, qu'elle attribue à un relevé de 1984 : environ deux secondes à l'ouest de cette ligne, environ quatre à l'est.[1] Ce qu'on vient de compter au bord de l'eau, on pouvait le lire avant d'y venir. La bête ne choisit pas ce chiffre, elle l'a.
Eisner et ses collègues ont décrit l'échange dans les Proceedings of the National Academy of Sciences de septembre 1997 : « Females answer their respective males from their perches, usually with single flashes, timed to follow the male "calls" with a species-specific delay. » Les femelles répondent à leur mâle depuis l'endroit où elles sont posées, en général par un éclat unique, calé sur l'appel du mâle avec un délai propre à l'espèce.[2]
Une réponse vient d'en bas, dans les herbes de la rive. Un seul éclat, court, après le sien. Pas pendant, pas n'importe quand : après, toujours au même moment.
Le mâle tourne. Il redescend d'un demi-mètre, il émet à nouveau, elle répond à nouveau, et l'écart entre les deux points de lumière se réduit à chaque échange. Trois mètres. Deux. On voit les deux clignoter ensemble, décalés du même délai, jusqu'à ce que celui d'en haut disparaisse dans les herbes.
Plus haut dans le ruisseau, d'autres points continuent de s'allumer et de s'éteindre au-dessus de l'eau, chacun à son propre compte, et l'eau continue de descendre entre les pierres.[3]
Comment une bête s'allume
Deux bêtes se sont trouvées dans le noir, avec une lumière qu'elles fabriquent elles-mêmes. D'où sort ce photon, et que coûte-t-il à celle qui l'émet ?
Sous les derniers anneaux de l'abdomen, une plaque plus claire que le reste. Chez les mâles d'Aquatica leii, une luciole d'Asie de l'Est, elle occupe le sixième et le septième anneau ventral ; chez les femelles, le sixième seulement. En coupe, elle a trois couches : la cuticule, qui laisse passer ; la couche photogène, où le travail se fait ; une couche dorsale derrière. Les cellules de la couche du milieu sont bourrées de mitochondries.
Cet organe n'est pas celui de la larve. Fu et Zhu, en 2024, ont suivi sa construction : la lanterne de l'adulte se forme pendant la nymphose, « mostly independently from larval light organs », pour l'essentiel indépendamment des organes lumineux larvaires.[4] Deux gènes de développement la commandent. Inhibés, l'adulte sort avec une lanterne non formée, ou formée et muette. La bête fabrique donc une pièce neuve, à la toute fin de sa croissance, pour une vie adulte qui dure deux à trois semaines chez plusieurs espèces.
La réaction, maintenant. Il faut trois ingrédients et une enzyme. Une molécule qu'on appelle luciférine, de l'oxygène, et de l'ATP, la monnaie énergétique de la cellule ; l'enzyme est la luciférase. Le travail se fait en deux temps, décrits par Branchini : d'abord l'adénylation, où l'ATP active la luciférine ; ensuite l'oxygénation, qui ferme un petit cycle à quatre chaînons, le dioxétanone, tenu par une liaison faible. Ce cycle se casse tout seul. Il libère du gaz carbonique et une molécule d'oxyluciférine dans un état excité, qui retombe en lâchant un photon. La couleur du photon dépend de l'espèce, de 535 nanomètres, un vert, à 630 nanomètres, un rouge.[5]
Rien dans cette chaîne n'exige qu'un corps soit chauffé. Un filament d'ampoule rayonne parce qu'on l'a porté à haute température ; ici l'énergie du photon sort de la rupture d'une liaison chimique, molécule par molécule. C'est ce qu'on veut dire par lumière froide, et c'est le seul sens que l'expression a.
Branchini donne pour cette réaction « a very high quantum yield of ~0.4-0.6 » : sur dix molécules de luciférine qui ont réagi, quatre à six rendent un photon. Ce chiffre mesure la réaction, pas l'animal. Il ne compte pas ce qu'a coûté la fabrication de la luciférine, qui est assemblée dans la lanterne de l'adulte à partir de deux cystéines et d'une quinone. Ni la construction de l'organe. Chaque éclair se paie en ATP, en substrat et en tissu.
Et cette dépense n'achète rien qu'un regard. La lumière ne pousse rien, ne réchauffe personne, ne traverse pas une feuille. Elle n'agit qu'en entrant dans un œil, et sa valeur y tient au contraste : sur fond noir, écrivent Owens et Lewis, « its contrast is effectively infinite ». Les femelles de Lampyris noctiluca commencent à luire quand la lumière ambiante passe sous 1,3 lux, et ne sont jamais actives au-dessus de 15.[6]
Ce que l'éclair dit tient dans son rythme : un appel, puis une réponse calée sur un délai propre à l'espèce. Le message est donc une durée, et une durée se copie.
Les femelles du genre Photuris copient. Elles reproduisent le délai de réponse d'une femelle Photinus, le mâle Photinus descend, elles le mangent. Elles n'y gagnent pas que le repas : les Photinus portent des stéroïdes défensifs, les lucibufagines, qu'elles-mêmes ne savent pas fabriquer. Sur 349 lucioles analysées près d'Ithaca, dans l'État de New York, les Photinus en portaient de l'ordre de 60 microgrammes par bête, les Photuris moins de 20 en moyenne, et les femelles Photuris fraîchement écloses en étaient pratiquement dépourvues. Offertes à une araignée sauteuse, les vingt-neuf qui avaient mangé deux mâles Photinus ont toutes été rejetées, vingt-huit encore vivantes après vingt-quatre heures ; sur vingt-neuf témoins à jeun, quinze ont été tuées et entamées. Ces femelles chargent ensuite leurs œufs des mêmes stéroïdes, si bien qu'on ne peut pas déduire de ce qu'elles portent combien de mâles elles ont mangés dehors ; en cage, on en a vu en prendre jusqu'à six en quelques jours.[7]
Ce qu'on compte, et ce qu'on ne compte pas
Tout cela s'observe une bête à la fois. Passer de ces bêtes-là à leur nombre demande un autre geste, et c'est là que le sol se dérobe.
Un tableau tient sur une demi-page. Il est à la page 8 de State of the Fireflies of the United States and Canada, soixante-quatre pages publiées en janvier 2022 par la Xerces Society.[8] Sur les cent soixante et onze taxons de lucioles décrits aux États-Unis et au Canada, cent trente-deux ont été évalués. Le compte, ligne à ligne : une espèce en danger critique, dix en danger, sept vulnérables — soit dix-huit menacées d'extinction, quatorze pour cent. Deux quasi menacées. Quarante-deux en préoccupation mineure, trente-deux pour cent. Et soixante-dix en Data Deficient, données insuffisantes : cinquante-trois pour cent.
Cette dernière case n'est pas un demi-verdict. Elle ne dit pas que l'espèce va mal, elle ne dit pas qu'elle va bien : elle dit qu'on ne sait pas. C'est la case la plus peuplée du tableau.
Reste à savoir sur quoi les dix-huit ont été classées, et la règle se lit avant le résultat. La Liste rouge offre plusieurs portes d'entrée. Le critère A demande un taux de réduction de la population : des comptages, répétés, sur une durée définie. Le critère B ne demande pas cela ; il travaille sur la carte, sur l'étendue de l'aire occupée, assortie d'indices de déclin, de fragmentation ou de fluctuation. Le rapport dit quelle porte a été prise, page 8 : « Since we lacked population data for these species, they were all assessed as threatened under Criterion B, which is based on restricted ranges with evidence of decline, fragmentation, or fluctuation. » Faute de données de population, toutes ont été évaluées sous le critère B, celui des aires restreintes.
L'article qui porte ces évaluations, publié dans PLOS ONE en 2021, va plus loin : « none of the species assessed had sufficient information on population size or rates of population size reduction to be evaluated against the thresholds for Criteria A, C, D and E. » Aucune des espèces évaluées ne disposait d'assez d'information sur la taille de sa population, ou sur son taux de réduction, pour être confrontée aux seuils correspondants.[9] Pas seulement les dix-huit menacées. Les cent trente-deux.
Le rapport donne d'ailleurs trois chiffres et non un : quatorze pour cent comme borne basse, vingt-neuf pour cent en répartissant les espèces à données insuffisantes au prorata, soixante-sept pour cent si on les suppose toutes menacées. Les deux derniers sont des scénarios, et le texte les pose comme tels.
Quant aux témoignages qui alimentent la conviction générale, les chercheurs ont un mot pour eux, et c'est le leur. McNeil et ses collègues ouvrent ainsi leur étude de 2024 dans Science of the Total Environment : « Although quantitative data on firefly populations are lacking for most species, anecdotal reports suggest that some firefly populations have declined in recent decades. » Les données quantitatives manquent pour la plupart des espèces ; des signalements anecdotiques suggèrent un déclin.[10] Anecdotique n'est pas une insulte dans cette phrase, c'est un rang de preuve.
Une pièce va dans l'autre sens. Dans la revue Insects, en 2022, Marcel Koken et ses collègues suivent Photinus signaticollis, une luciole d'origine argentino-uruguayenne repérée en Catalogne en août 2018, présente dans les Pyrénées françaises dès 2020, qui progresse d'environ dix kilomètres par an. Ce n'est pas une population native qui se rétablit : c'est un colonisateur exotique qui s'installe.[11]
Ce qui est établi, alors, tient en deux lignes. Dix-huit espèces nord-américaines occupent des aires restreintes où l'on observe déclin, fragmentation ou fluctuation, et soixante-dix autres sont rangées dans une case qui admet qu'on connaisse leur biologie et ne constate qu'une chose : les données d'abondance et de répartition manquent.[12] Ce qui n'est pas établi, c'est le taux — combien, sur quelle durée, à partir de quel niveau — et cette ligne-là, dans le tableau de la page 8, n'a jamais eu de colonne.
Des séries qui ne s'additionnent pas
Une colonne manquante peut se remplir : il suffit de compter deux fois au même endroit, à des années d'écart. Plusieurs équipes l'ont fait, l'une depuis plus de trente ans, et leurs colonnes mises côte à côte ne donnent pas de total.
La plus ancienne commence en 1975, à Kyoto. Masahide Yuma y a suivi les adultes de la genji, que les publications d'alors nomment Luciola cruciata, sur quatre sites de la ville, jusqu'en 2006, par un instrument qui tient en quatre mots : « a simple flash counting method », une simple méthode de comptage des éclairs. On se poste, on compte ce qui s'allume, on note. Trente et un ans entre le premier relevé et le dernier, sur les quatre mêmes points. Et ce que cette série sert à établir, dans l'article de 2007, est un effet de la pluie : les précipitations de septembre et de la seconde moitié de juillet font baisser significativement l'effectif.[13] La plus longue suite de comptages qu'on ait sur une luciole a été montée pour une question de climat, dans une ville, sur une espèce.
Un transect est une ligne. On la trace sur une carte, on la marque au sol, puis on la refait à pied chaque été, au même endroit, à la même heure. Dans l'Essex, au sud-est de l'Angleterre, dix-neuf de ces lignes ont été parcourues de 2001 à 2018, et ce qu'on inscrit au bout de chacune tient en un nombre : les femelles de Lampyris noctiluca qui luisent ce soir-là, comptées une par une. Sur les dix-huit ans, Gardiner et Didham publient la pente, une baisse d'environ trois virgule cinq pour cent par an.[14] Une revue de 2024 attribue la même série à seize sites, quand l'article en annonce dix-neuf ; personne n'a tranché.[15]
L'institut forestier malaisien photographie de nuit, une fois par mois depuis 2006, sept points de la rivière Selangor à Kampung Kuantan : quarante-deux pour cent de moins entre 2007 et 2016.[16] Le suivi d'État japonais des campagnes, lui, relève trois cent vingt-cinq sites de 2005 à 2022, lucioles comprises. Sa synthèse qualifie le recul de 顕著, marqué[17] ; les taux sont ailleurs, dans un tableau annexe de la page 152, donnés espèce par espèce : ゲンジボタル, le genji, moins un virgule cinq pour cent par an ; ヘイケボタル, le heike, moins cinq virgule sept pour cent par an, sur 2008-2022.[18] Pour l'Italie et la France, on ne trouve aucune ligne comptée.
Ces deux dernières lignes se suivent dans le même tableau, tirées du même programme et des mêmes années. Entre les deux taux, l'écart est d'un facteur presque quatre.
C'est là que la question « combien reste-t-il de lucioles ? » se défait. « Les lucioles » ne nomme pas une population, mais une famille d'insectes qui compte plus de deux mille espèces décrites[19], et les séries qu'on vient de lire ne comptent pas la même chose. Dans l'Essex, une femelle sans ailes, immobile dans l'herbe, dénombrée une par une. À Kyoto, des éclairs au-dessus d'un ruisseau, émis par des mâles sortis d'une larve aquatique. En Malaisie, la lumière de sept points de berge sur une photographie de nuit. Additionner ces trois nombres rendrait un quatrième dont personne ne saurait dire de quoi il est la mesure. Une pente, au moins, monte : Photinus signaticollis, venue d'Amérique du Sud, gagne une dizaine de kilomètres par an dans le nord de l'Espagne et les Pyrénées.[20]
La case « données insuffisantes » de la Liste rouge ne dit pas davantage qu'on n'a jamais regardé. Un taxon peut y figurer alors qu'il est bien étudié et sa biologie bien connue ; ce qui manque, ce sont les données d'abondance ou de répartition, celles qui permettraient de confronter le risque à un seuil.[21]
Reste l'écart entre ces colonnes et la phrase qu'on entend, celle qui dit « les lucioles » sans espèce et sans lieu. Quelque chose remplit cet écart, et ce n'est pas une donnée. C'est le souvenir : un été de campagne, un jardin, un fossé, l'âge qu'on avait. Ce relevé-là couvre la même durée que la série de Kyoto, et c'est avec lui que la plupart d'entre nous mesurons. Il a un défaut connu, et ce défaut porte un nom depuis 1995, quand Daniel Pauly l'a mis dans le titre d'une page de Trends in Ecology & Evolution : « Anecdotes and the shifting baseline syndrome of fisheries ».[22] Le syndrome de la ligne de base glissante. Pauly l'a forgé sur les stocks de poissons ; en 2025, dans PeerJ, des chercheurs l'ont appliqué aux lucioles, à Morelia, dans l'État mexicain du Michoacán, en recueillant les récits de plusieurs générations d'habitants : les plus jeunes reconnaissent ces insectes et les croisent moins que leurs aînés.[23]
Les carnets, eux, tiennent leur ligne de base immobile : quatre sites d'une ville, dix-neuf transects d'un comté, sept points d'une rivière, refaits aux mêmes endroits pendant des années. La mémoire n'a qu'un point de départ, celui de l'observateur, et ce point se déplace avec lui. Reste alors une question qui ne porte plus sur le nombre d'insectes : quand quelqu'un dit qu'il n'y a plus de lucioles, que mesure-t-il, et depuis quel été ?
L'accusée la plus séduisante
On peut chercher ce qui abîme une population sans savoir de combien elle a baissé, et une cause, elle, se mesure directement, éclair par éclair.
En laboratoire, Avalon Owens et Sara Lewis ont enfermé des couples de Photinus obscurellus, une luciole semi-nocturne, sous une lampe, puis ont compté ceux qui s'étaient accouplés. Dans l'obscurité, dix couples sur vingt-deux. À trois lux, huit sur quatorze. À trente lux, aucun sur vingt. Leur article, paru dans Royal Society Open Science le 10 août 2022, porte les deux résultats dans le même résumé, l'un derrière l'autre.[24] Le premier : « In the laboratory, direct exposure to artificial light completely prevented mating in semi-nocturnal Photinus obscurellus. » En laboratoire, l'exposition directe à la lumière artificielle a totalement empêché l'accouplement chez cette espèce semi-nocturne. Le second, la phrase suivante : « In the field, artificial light had little impact on the movement or mate success of local Photinus pyralis and Photinus marginellus but strongly influenced mate location in Photinus greeni. » Sur le terrain, à cinq lux, la lumière artificielle a eu peu d'effet sur le déplacement et le succès d'accouplement de deux espèces locales, et un effet fort sur la localisation du partenaire chez une troisième. Le même article donne donc l'effet total et l'absence d'effet détectable, à deux phrases d'écart, et ce qui change d'une phrase à l'autre n'est pas la seule intensité, trente lux dans la boîte contre cinq lux dehors, mais l'espèce et le lieu. Placés devant le choix entre une chambre éclairée et une chambre sombre, vingt-huit mâles sur vingt-neuf sont allés au noir.
Reste l'échelle. Dans les évaluations publiées par la Xerces Society en janvier 2022, la pollution lumineuse est retenue comme menace pour soixante-dix-neuf espèces de lucioles des États-Unis et du Canada, et le rapport précise : « Over 75% of firefly species in the US and Canada use these courtship signals » — plus de trois quarts des espèces de la région se courtisent par la lumière.[25]
L'accusation, dans sa forme la plus dure, n'a besoin de rien d'autre. Un animal dont toute la reproduction passe par un signal lumineux ne peut pas tenir dans un monde qu'on allume. On éclaire, le signal se noie, les couples ne se forment plus. Nos lampes ne les tuent pas, elles couvrent leur langue.
Elle est juste sur un point, et ce point est solide. À trente lux, en exposition directe, l'accouplement cesse chez cette espèce-là. Rien de ce qui suit ne l'annule.
Mais lisons ce que ces mêmes chercheuses écrivent en conclusion de leur revue de 2018, dans Ecology and Evolution, après avoir dépouillé toute la littérature disponible : « despite evidence from several firefly species that ALAN interferes with mate location, it remains to be seen whether this disruption has consequences for mating and reproductive success. » Malgré des preuves, chez plusieurs espèces, que la lumière nocturne gêne la localisation du partenaire, il reste à voir si cette perturbation a des conséquences sur l'accouplement et le succès reproducteur. Une page plus haut, la même chose en huit mots : « its impact on firefly mating success remains unknown ». Ce qui est établi est une gêne du comportement, mesurée éclair par éclair ; le pas suivant, du comportement à la population, manque.[26]
Le tableau des tailles d'effet de cette revue compte sept lignes. Une seule porte la mention NS, non significatif. Firebaugh et Haynes, en 2016, ont installé des projecteurs LED orientés vers le bas au centre de parcelles rurales de Virginie, 301 lux au sol, et n'ont détecté aucune différence d'activité de flash chez les mâles de Photinus pyralis — ni aucun décalage de l'heure à laquelle ils commencent. Sur les femelles attachées de la même espèce, l'effet est net. Sur les mâles, rien.[27] En Thaïlande, Prasertkul a trouvé en 2018 des congrégations denses de Pteroptyx malaccae et Pteroptyx valida clignotant à proximité immédiate de lampadaires fluorescents blancs, sous sept à quatorze lux.[28]
Et tous ces chiffres se lisent dans la même unité. La revue en fait sa recommandation « of paramount importance » : « Light meter measurements in lux are adjusted for human luminous sensitivity » — le lux est calibré sur la sensibilité de l'œil humain.[29] Les lucioles ne portent pas cet œil-là.
Deux objections restent debout, et elles ne pointent pas au même endroit. La première : la lumière voyage avec la ville. Sur les relevés urbains de São Paulo et de Turin, les auteurs écrivent eux-mêmes que « the effects of ALAN are confounded by many other variables associated with urbanization », et qu'on ignore si les lucioles manquantes sont mortes sur place ou parties ailleurs.[30] Ce qui manque dans une ville manque aussi de haies, d'humidité, d'escargots. Elle ne mord pourtant pas sur tout : au pays de Galles du Nord, Bek a relevé en 2015 cinq cent cinquante-six mâles de Lampyris noctiluca sur cinq cent soixante-quatre sous des lampes au sodium basse pression, aucun sous les LED ni sous les lampes éteintes, à urbanisation constante.[31]
La seconde vise l'objet lui-même. Toutes les lucioles ne clignotent pas la nuit. Photinus interdius est diurne et signale à trois cent quarante lux.[32] La femelle de Lampyris noctiluca, celle des souvenirs européens, ne vole pas : elle luit en continu dans l'herbe et attend. Les expériences qui mesurent un accouplement portent sur des espèces américaines et asiatiques. Ce qu'on a mesuré chez elle sous les lampes porte sur sa lumière, pas sur ses couples : sous des lampadaires de 0,1 à 8,5 lux, ses femelles ont lui une médiane de six soirs, jusqu'à vingt-quatre, contre un seul en site sombre.[33]
Ce que l'Asie en a fait
Jusqu'ici, tout ce qui agit sur la bête se mesure en lux, en degrés, en escargots. Ce qui suit agit aussi, et ne se mesure dans aucune de ces unités.
Un sac de soie bouillie, assez clair pour laisser passer la lumière, assez serré pour que rien ne sorte. Dedans, quelques dizaines d'insectes vivants.
L'objet est décrit dans le 晉書, l'histoire officielle de la dynastie Jin compilée sous les Tang, au chapitre 83, dans la biographie de Che Yin 車胤. Une phrase :
家貧不常得油,夏月則練囊盛數十螢火以照書,以夜繼日焉。« Sa famille était pauvre et n'avait pas toujours d'huile ; les mois d'été, il emplissait un sac de soie fine de quelques dizaines de lucioles pour éclairer ses livres, et faisait de la nuit la suite du jour. »[34]
Trois expressions portent le reste. 練囊, le sac de soie. 數十, quelques dizaines : un nombre qu'on attrape à la main, un soir. 以夜繼日, prolonger le jour par la nuit. De cette phrase, et d'une autre où Sun Kang 孫康 lit à la lueur de la neige, sort l'idiome 囊螢映雪, le sac de lucioles et la neige réfléchie ; le japonais en garde 蛍雪の功, le mérite des lucioles et de la neige, et en 1881 le premier recueil de chants scolaires japonais ouvre sa pièce n° 20 par 「ほたるのひかり。まどのゆき。」, la lumière des lucioles, la neige à la fenêtre.[35] On la chante encore aujourd'hui à la fermeture des écoles et des magasins.
Au Japon, vers l'an mille, Sei Shōnagon ouvre le premier dan du 枕草子 en classant les saisons par leur heure. Pour l'été :
夏は夜。月の頃はさらなり。闇もなほ螢の多く飛び違ひたる。« En été, la nuit. Les nuits de lune, cela va de soi. Mais même dans l'obscurité, il y a les lucioles qui volent en grand nombre, se croisant. »[36]
闇もなほ — même le noir, quand même. La phrase ne dit rien de l'insecte, ni de sa biologie, ni de son nom d'espèce. Elle s'en sert pour décider qu'à cette saison, c'est la nuit qui vaut.
Che Yin en prend quelques dizaines un soir d'été ; Sei Shōnagon en voit tant qu'elle n'a pas à les compter. Dans les deux phrases, le nombre va de soi. Ce qui s'écrit ensuite sur elles ne sort plus de la main d'un lettré.
Le 24 décembre 1935, l'État japonais classe 天然記念物, monument naturel, le site 「山口ゲンジボタル発生地」, à Yamaguchi. La fiche officielle motive ainsi : 「げんじぼたるノ發生地トシテ古来著名ナリ」 — « célèbre depuis l'antiquité comme site d'émergence des lucioles genji ».[37] Le motif est la renommée, pas un effectif. Ce qui est classé est le plus souvent un lieu, pas l'espèce : le même jour, Okazaki est désignée, avec un périmètre de vingt-cinq kilomètres de rivières et aucun chiffre de population sur la fiche.[38] En Corée, le 20 novembre 1982, le classement de Muju porte sur 130 838 mètres carrés et sur 「반딧불이와 그 먹이 서식지」, l'habitat des lucioles et de leur nourriture : la protection saisit une chaîne alimentaire, pas un insecte.[39]
Puis on fabrique le spectacle qui manque. La commune de Tatsuno, dans le Nagano, publie l'historique de ses acquisitions : en 1961, quatre mille adultes achetés à Moriyama, dans la préfecture de Shiga, mis à pondre en intérieur, larves lâchées ; en 1963 et pendant les quatre années suivantes, installations de ponte dans le jardin du Chinzansō, à Tokyo ; en 1973, le premier canal artificiel du pays creusé pour des lucioles.[40] Le 30 janvier 2020, l'université de Saga publie une analyse du génome de Luciola cruciata qui range les populations japonaises en deux régimes de clignotement : 短周期型(2秒・西日本型), court, deux secondes, type de l'ouest, et 長周期型(4秒・東日本型), long, quatre secondes, type de l'est.[41] Le mélange des deux types s'observe, et Kato et ses collègues le bornent dans la même phrase : « Although introgression was exceptionally observed around adjacent or artificially transplanted areas, gene flow among the groups was almost absent in the natural populations. » Bien que de l'introgression ait été observée, exceptionnellement, autour de zones voisines ou de zones où des individus ont été transplantés, le flux de gènes entre les groupes était presque absent dans les populations naturelles. Que tel transport précis en soit la cause, leur discussion le suppose sans l'établir. L'ordre des dates, lui, se lit : les quatre mille adultes quittent Shiga en 1961, la carte des deux régimes de clignotement paraît en 2020, cinquante-neuf ans plus tard. Les deux secondes qu'on compte aujourd'hui au bord d'un ruisseau de l'ouest, on les compte après les lâchers ; ce que ces lâchers y ont changé, ni l'historique de la commune ni l'analyse du génome ne le disent.
En Chine, la même image s'achète. À fin juillet 2016, une enquête relève 「淘宝网有关活体萤火虫的店铺有96家,月销售达到346218笔」 : quatre-vingt-seize boutiques de lucioles vivantes sur la plateforme, 346 218 ventes mensuelles. L'unité, 笔, compte des transactions et non des insectes : le nombre de bêtes vendues ne se déduit pas de ce chiffre.[42] Le 24 mai 2017, la plateforme publie 「关于野生活体萤火虫的禁售管理公告」, avis interdisant la vente de lucioles vivantes sauvages, et refuse de reconnaître comme éleveurs les vendeurs qui se déclarent tels. Ces chiffres viennent d'une enquête relayée par la presse chinoise, non d'un décompte administratif : pour la seule année 2016, elle recense cent vingt et un événements d'exposition et 约有121万只萤火虫因各类展览活动而死亡 : environ 1,21 million de lucioles mortes du fait de ces manifestations, achetées vivantes pour tenir une soirée dans un parc.[43]
La page du 1er février 1975
Ce que l'Asie achète, l'Europe le cite. Chez nous, la phrase qui tient lieu de savoir sort encore de la main d'un lettré. Elle a une date, un journal et une page.
Le 1er février 1975, le Corriere della Sera publie un article de Pier Paolo Pasolini. Son titre est « Il vuoto del potere in Italia », le vide du pouvoir en Italie.[44] Son sujet est la distinction entre fascismo aggettivo et fascismo sostantivo, fascisme adjectif et fascisme substantif, puis le vide au centre du pouvoir démocrate-chrétien. Aucun insecte dans ce titre. Le lendemain, même journal, rubrique « Tribuna aperta », Giulio Andreotti répond sous le titre « Non è mai esistito un regime democristiano » : il n'a jamais existé de régime démocrate-chrétien.[45]
Les lucioles tiennent un paragraphe de cet article. « Nei primi anni sessanta, a causa dell'inquinamento dell'aria, e, soprattutto, in campagna, a causa dell'inquinamento dell'acqua (gli azzurri fiumi e le rogge trasparenti) sono cominciate a scomparire le lucciole. » Au début des années soixante, à cause de la pollution de l'air et, surtout, à la campagne, à cause de la pollution de l'eau — les fleuves bleus et les biefs transparents —, les lucioles ont commencé à disparaître. Deux causes nommées, l'air et l'eau. Pas un comptage, pas une espèce, pas un lieu d'observation, pas un nom de naturaliste.
Quatre phrases plus loin, le même paragraphe se ferme sur le geste que la postérité n'a pas gardé. « Quel "qualcosa" che è accaduto una decina di anni fa lo chiamerò dunque "scomparsa delle lucciole". » Ce « quelque chose » arrivé il y a une dizaine d'années, je l'appellerai donc « disparition des lucioles ». Chiamerò est un futur, à la première personne, et les guillemets sont de sa main. Ce qui disparaît dans cette phrase n'est pas l'insecte : c'est le qualcosa, la césure politique dont tout l'article traite, « lo "sviluppo" che avrebbe dovuto realizzare in Italia per la prima volta pienamente il "genocidio" di cui nel "Manifesto" parlava Marx » — le « développement » qui devait réaliser en Italie, pour la première fois pleinement, le « génocide » dont parlait Marx dans le Manifeste. Un peu plus loin, le nom sert de graduation. « La prima fase di tale regime […] è quella che va dalla fine della guerra alla scomparsa delle lucciole » — la première phase de ce régime va de la fin de la guerre à la disparition des lucioles. Sur cette page de journal, « scomparsa delle lucciole » est une date de l'histoire politique italienne.
Le titre aux lucioles est un titre de volume. Pasolini est tué dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975 ; le recueil Scritti corsari paraît chez Garzanti le mois même de sa mort, et l'article y figure sous le nom de « L'articolo delle lucciole », l'article des lucioles. Celui qui circule aujourd'hui est un troisième : « La scomparsa delle lucciole ». Le vide du pouvoir, l'article des lucioles, la disparition des lucioles.
Le sens du transfert est l'inverse de celui qu'on raconte. Pasolini emprunte une bête pour nommer un fait politique ; la reprise a pris le nom du fait politique et l'a rendu aux bêtes.
La dernière phrase de l'article montre comment une formule voyage. « Ad ogni modo, quanto a me (se ciò ha qualche interesse per il lettore) sia chiaro: io, ancorché multinazionale, darei l'intera Montedison per una lucciola. » En tout cas, quant à moi (si cela a quelque intérêt pour le lecteur), que ce soit clair : moi, fût-elle multinationale, je donnerais la Montedison entière pour une luciole. Montedison est un groupe chimique italien. Ce qui recircule partout est la phrase sans sa parenthèse et sans son incise : sans la précaution envers le lecteur, sans la concession à l'adversaire nommé. Une formule se transmet par ce qu'on peut en couper.
L'objection est solide et il faut la prendre entière. Cet homme écrivait de la politique. Il n'a signé aucun relevé, prétendu à aucun protocole, et le seul lecteur dont on ait la réponse écrite l'a lu ainsi, dès le lendemain, sur la question du régime. Lui réclamer des séries de comptage, c'est lui réclamer un texte qu'il n'a pas écrit.
Elle est juste, et elle ne solde pas le compte. Une métaphore n'a pas besoin de cause : il pouvait écrire que les lucioles n'étaient plus là. Il a écrit pourquoi, et deux fois, l'air et l'eau. Le même paragraphe porte d'ailleurs deux dates qui ne se rejoignent pas, nei primi anni sessanta pour l'insecte et una decina di anni fa pour le qualcosa, ce qui, depuis 1975, fait vers 1965. L'écart est dans la page, il n'a pas été introduit après.
Et le paragraphe nomme lui-même son instrument. « Sono ora un ricordo, abbastanza straziante, del passato » — elles sont désormais un souvenir, assez déchirant, du passé. La phrase qui suit dit ce que ce souvenir mesure : un homme âgé qui l'a ne peut plus reconnaître dans les nouveaux jeunes lui-même jeune. C'est la ligne de base qui se déplace avec celui qui la porte, écrite vingt ans avant qu'on lui donne un nom. Les deux causes, elles, n'ont jamais été mises à l'épreuve : en Italie, on ne trouve toujours aucune ligne comptée. La dette n'est donc pas celle de l'homme qui a donné un nom en prévenant qu'il le donnait. Elle est celle de qui s'en sert cinquante ans plus tard comme d'une mesure.
Revenons au ruisseau. Début juin, l'ouest du Japon, la lampe éteinte, les herbes mouillées au-dessus du genou et le bruit de l'eau qui couvre les pas. Le mâle monte à hauteur de hanche, s'allume, s'éteint, revient un mètre plus loin. On compte deux secondes. Une réponse part des herbes de la rive, un seul éclat, calé sur le sien. Rien de ce qu'on vient de lire ne change quoi que ce soit à ce qui se passe là.
Ce qui a changé est ce qu'on peut en dire. Les deux secondes de l'ouest et les quatre de l'est viennent de deux articles de 1984 et 2001 parus dans le bulletin du musée de Yokosuka, et ne se lisent que chez ceux qui les citent[46] ; les quatre mille adultes avaient quitté Shiga en 1961, et l'ordre des dates est tout ce qu'on en sait. Que ce ruisseau ait porté plus de lumières il y a cinquante ans, aucun travail publié ne l'établit, et rien n'y a été compté deux fois.
On est venu chercher pourquoi on n'en voit plus. Ce qui est établi ne répond pas à cette question, et le taux n'a jamais eu de colonne. Ce qui la remplace, en Italie et en France, a une origine qu'on peut lire, et ce n'est pas un carnet de terrain : un nom donné une fois, avec ses guillemets, dans un journal du matin, à propos d'un gouvernement. Ce qui se répète depuis se répète sans les guillemets.
Au bord de l'eau, la lampe reste éteinte ; allumée, elle ne montre rien. Devant la chambre éclairée et la chambre sombre, vingt-huit mâles sur vingt-neuf sont allés au noir : l'homme a besoin de l'obscurité pour voir, l'insecte pour être vu. Ce qu'on tient à la fin de la nuit est un nombre vrai pour trois mètres de berge et pour un soir de juin. Le Japon tient un adjectif dans le corps de son rapport, 顕著, marqué ; les taux, il les range page 152 d'un document qui en compte cent soixante-neuf, dans un tableau d'annexe, et ils sont deux — moins un virgule cinq pour cent par an pour le genji, celui de ce ruisseau, moins cinq virgule sept pour le heike, de 2008 à 2022.[47] L'adjectif est ce qui circule ; les chiffres restent là où on ne les lit pas, et ils disent que « les lucioles » n'est pas une population qu'un seul taux pourrait décrire. L'Europe tient un nom donné en 1975 à autre chose. Et au-dessus de l'eau, les points continuent de s'allumer et de s'éteindre, sans qu'aucun chiffre existe pour dire s'ils étaient plus nombreux l'été d'avant.