Port-Brume la nuit : le hangar qui penche sous la falaise, la brume à mi-hauteur, la mer d'étoiles au-dessus

La barque sans nom

Au village de Port-Brume, la mer est en bas et les étoiles sont au-dessus. Entre les deux, il y a la falaise, le vent, et un hangar qui penche.

Le hangar avait été l'atelier d'Aubin, le grand-père de Tilo, du temps où le village faisait ses barques au lieu de les recevoir par le ferry. Il penche depuis la tempête de l'année où Tilo est né. Aubin disait toujours qu'il le redresserait quand il aurait le temps.

C'est dans ce hangar que Tilo et Naé construisaient la leur.

Tilo était petit et rond. Il portait des lunettes embuées et un chapeau trop grand qui lui tombait sur les yeux quand il riait, c'est-à-dire tout le temps. Ses mains savaient tout faire. Scier droit, clouer juste, sentir dans une planche l'endroit exact où elle voulait plier. La girouette de la criée, c'était lui. Le loquet de l'école aussi. Le village était plein de ses mains et ne le savait pas.

Naé était grande et ne parlait pas beaucoup. Le soir, elle regardait la ligne où la brume s'arrête, à mi-falaise. Petite, elle croyait que la mer continuait au-dessus de la brume, qu'il y en avait une deuxième, en haut. Elle ne l'avait jamais dit à personne. À Port-Brume, tout ce qu'on dit finit par rouler en bas, jusqu'à la criée. Se taire, c'est garder. Quand on lui demandait à quoi elle pensait, elle haussait les épaules.

Tout le monde au village trouvait qu'ils n'allaient pas ensemble. Ils ne se quittaient pas.

La barque, c'était leur secret. Une coque de bois clair, montée côte par côte sur des tréteaux, au milieu des copeaux. Sous la poussière du sol, il restait des lignes tracées à la craie, à moitié mangées. Tilo avait posé les tréteaux dessus. Exactement dessus. Lui fabriquait. Naé tenait, soulevait, regardait. Et le soir, quand on ne voyait plus assez pour clouer, ils s'asseyaient dedans, dans la barque sans eau, et Naé racontait où elle les emmènerait.

La voile, c'était une vieille toile d'Aubin, avec des taches d'huile que rien n'enlevait. Ils l'avaient teinte en noir dans la lessiveuse d'Yna, la mère de Tilo. En noir, on ne voyait plus les taches.

« Et comme ça, dit Tilo, les tempêtes auront peur de nous. »

Et dessus, à la peinture blanche, il avait dessiné une tête de mort. Elle ne faisait pas peur. Elle avait l'air de sourire. Naé n'avait rien dit.

La lessiveuse garda des coulures noires tout l'été. Yna ne dit rien non plus.

La barque n'avait pas de nom. Ils avaient essayé tous les noms, l'Hirondelle, la Comète, la Reine-des-Brumes, et aucun ne tenait.

« On lui trouvera son nom quand elle saura nager », avait décidé Tilo.

Dans le hangar, Tilo cloue le bordé de la barque, Naé tient la planche ; la voile noire à tête de mort pend au mur

Les soirs d'hiver, dans le hangar, Tilo racontait le Pirate.

Tout le monde connaît le Pirate. Celui qui vit là-haut, sur la mer d'étoiles, dans un grand vaisseau à voile noire qui ressemble à un galion d'autrefois. Les grandes personnes disent que c'est un hors-la-loi. Les enfants savent que c'est autre chose.

« Tu sais pourquoi son vaisseau ne se perd jamais ? » demandait Tilo en remontant ses lunettes. « Parce que son ami est dedans. »

Et il racontait. Le Pirate avait eu un ami, un petit bonhomme rond avec un grand chapeau, le meilleur constructeur de tout le ciel.

« Comme toi », disait Naé.

« En mieux », disait Tilo, et son chapeau lui tombait sur les yeux. « Enfin. Un peu comme moi. »

C'est lui qui avait bâti le vaisseau, planche par planche, machine par machine. Et puis l'ami était mort. Mais il avait mis tant de lui dans son vaisseau qu'il y était resté. Quelque part entre le bois et les étoiles, l'ami veillait. Quand le Pirate dormait, c'était l'ami qui tenait la barre. Quand tout semblait perdu, le vaisseau bougeait tout seul, et le Pirate disait merci, à voix basse, sans que personne comprenne à qui.

« Et la petite fille, alors », disait Naé, qui connaissait l'histoire par cœur et la voulait entière.

« La petite fille est sur la Terre, toute seule. Mais le Pirate a promis à son ami de veiller sur elle. Alors il revient, encore et encore, même quand le ciel entier lui court après. Et certaines nuits, quand elle n'arrive pas à dormir, le vaisseau lui-même lui joue une berceuse. C'est l'ami qui la joue, depuis l'intérieur. Un papa, ça chante, même mort. »

« Et si c'est un ami ? » demandait Naé.

« Pareil », disait Tilo. « Ça chante pareil. »

« C'est pas vrai », disait Naé, pour voir.

« C'est vrai autrement », répondait Tilo.

Et là-dessus il se taisait, ce qui ne lui arrivait presque jamais, alors on entendait la mer.

Le vaisseau du Pirate, un grand galion à voile noire et tête de mort blanche, traverse la mer d'étoiles au-dessus de la brume

Au printemps, Tilo se mit à se fatiguer.

D'abord ce fut presque rien. Il s'asseyait plus souvent. Il riait pareil, mais moins fort. Puis il vint au hangar avec une canne, et son chapeau parut encore plus grand qu'avant.

Les grandes personnes employaient des mots longs. Naé les entendait. Elle n'en répéta aucun. Au village, on disait plus simplement que Tilo avait le sang fatigué.

Il travaillait toujours. Plus lentement. Il disait à Naé : tiens là, cloue ici, pas comme ça, recommence. Naé se trompait souvent. Ses clous tordaient, sa scie fuyait la ligne. Tilo riait doucement et lui montrait encore.

« Tu apprends », disait-il. « C'est moche, mais ça tient. »

Un soir de la fin de l'été, il ne vint pas au hangar. Naé alla chez lui. Il était dans son lit, son chapeau pendu au mur, et ses mains, pour une fois, ne faisaient rien. Sur la couverture, il y avait un petit paquet de papier journal.

« Pour ton anniversaire », dit Tilo.

« C'est pas mon anniversaire. »

« Je prends de l'avance. »

Dedans, un ocarina. Une petite poire de bois sombre, polie comme un galet, avec des trous bien ronds. Des semaines qu'il la taillait en cachette, aux heures où la fatigue l'empêchait de scier mais pas encore de tailler.

Naé la tourna dans ses mains. Elle était tiède. Et elle reconnut le bois. Le grain serré, un peu roux, du bordé de la barque. La chute que Tilo avait ramassée sous l'établi, un soir, sans rien dire.

« Comme ça, dit Tilo, quand tu joueras, c'est elle qui chantera. »

Naé referma les doigts dessus.

« Finis-la, dit Tilo. Mets-la à l'eau. Et joue un coup, de temps en temps. Que je sache où tu es. »

« Tu seras où, toi ? »

Tilo regarda le plafond, puis la fenêtre, où commençaient les étoiles.

« Dans le travail bien fait », dit-il.

Et il rit, mais c'était un rire pour elle, pas un rire pour lui.

Les mains ouvertes de Naé tiennent l'ocarina de bois sombre posé sur le papier journal

Tilo partit à la fin de l'automne, une nuit de grand vent.

Voilà. C'est comme ça que ça se dit, et il n'y a pas de meilleure façon.

Au village, on ferma les volets, on parla bas, on fit ce qu'on fait. Naé ne pleura pas devant les gens. Elle alla une fois jusqu'au hangar, poussa la porte, et resta sur le seuil.

La barque attendait sur ses tréteaux, à moitié finie, le flanc ouvert comme une côte manquante. Les outils étaient posés dans l'ordre, parce que Tilo rangeait toujours, même fatigué, surtout fatigué.

Ça sentait les copeaux et le silence.

Naé referma la porte.

L'hiver, Naé prit le chemin du bas. C'est le plus long pour aller à l'école, celui qui passe par les quais, celui que personne ne prend quand il gèle. Mais il ne passe pas devant le hangar.

Le village la regarda prendre le mauvais chemin tout l'hiver, chaque matin, et ne dit rien. À Port-Brume, on sait ce que c'est, un chemin qu'on ne peut plus prendre.

Dans sa poche, sa main restait fermée sur l'ocarina. Elle ne le sortit pas une seule fois. À quoi bon jouer. Il n'y avait plus personne pour savoir où elle était.

Et puis un matin de mars, en passant sur le chemin de la falaise, elle entendit un bruit qu'elle connaissait.

C'était le vent dans le hangar. Il était entré par une planche disjointe, et il s'était pris dans la voile noire pliée sur l'établi, et la voile respirait. Un souffle, puis un autre. Comme quelqu'un qui dort sans se cacher de dormir.

Naé resta longtemps à écouter.

Puis elle ouvrit la porte en grand, posa son manteau, et prit les outils de Tilo.

Elle travailla tout le printemps. Seule, et pas seule, c'est difficile à expliquer. Elle se trompait, recommençait, jurait des jurons de son invention. Ses clous tordaient encore.

« Tiens », disait-elle au clou.

Et le clou, des fois, tenait.

Ses planches n'étaient pas aussi belles que celles de Tilo. Mais les clous de Tilo tenaient les siens, et les bordés de Tilo guidaient les siens. Quand sa scie hésitait, elle posait la main sur le bois. Elle trouvait, sans savoir comment, l'endroit exact où il voulait plier.

Le hangar ne répondait pas. Mais il ne se taisait pas non plus, pas tout à fait. Un hangar où l'on a tant travaillé garde un fond de bruit, comme un coquillage garde la mer.

Le hangar vide en hiver : la voile noire pliée sur l'établi se gonfle au vent entré par une planche disjointe, la barque inachevée sur ses tréteaux

La barque fut finie une nuit de juin.

Naé la descendit jusqu'à la crique par le sentier des douaniers, sur le vieux chariot, en s'arrêtant vingt fois. Ce n'est pas une heure pour mettre une barque à l'eau. C'est pour ça qu'elle l'avait choisie. C'était leur heure à eux, l'heure où l'on ne voit plus assez pour clouer et où l'on commence à raconter.

La mer était calme. Le ciel était énorme.

Il faut dire une chose : la barque n'avait jamais touché l'eau.

Tilo le disait, une barque, on ne sait pas. On la fait du mieux qu'on peut, on la fait juste, et puis on ne sait pas, jusqu'au jour. Il y a des barques parfaites qui boivent par un trou qu'on ne trouvera jamais.

Si elle coulait, tout coulait avec. Le travail de l'hiver, les clous tordus, les soirées. Et Tilo une deuxième fois. C'est comme ça qu'elle le pensait, sans les mots : Tilo une deuxième fois.

Naé resta longtemps debout dans l'eau froide, les mains sur le plat-bord.

Puis elle poussa.

La barque toucha l'eau sans une éclaboussure, comme si elle l'avait fait toute sa vie. Naé monta dedans, hissa la voile noire, et la tête de mort sourit dans le noir, blanche comme un caillou de lune.

Pas de vent, ou presque. La barque glissa hors de la crique, sur une eau si plate que les étoiles s'y voyaient. Naé regarda en bas, puis en haut.

Il y avait bien une deuxième mer. Elle l'avait toujours su.

Alors elle sortit l'ocarina, et elle joua. Elle ne savait pas jouer. Ça n'avait aucune importance. Elle joua une note, longue, un peu tremblée, la note de quelqu'un qui dit me voilà, c'est moi, je suis là.

Le vent se leva.

Pas un grand vent. Un souffle, venu de nulle part, qui prit la voile noire et la gonfla rond. La barque se pencha gentiment et se mit à avancer, droite, sûre, comme si une autre main que celle de Naé tenait la barre.

C'était peut-être le courant. C'est ce qu'on dirait au village, et on n'aurait pas tort.

Et c'est là que Naé le vit.

Très haut, au-dessus de la mer et de la brume, quelque chose traversait la mer d'étoiles. Une ombre longue et lente, avec un château à l'arrière comme les navires des vieux livres, et une grande voile sombre où l'on devinait, blanc sur noir, un dessin qu'elle connaissait bien.

Le vaisseau ne s'arrêta pas. Les vaisseaux comme celui-là ne s'arrêtent pas. Il passa, voilà tout, immense et silencieux, poursuivant son chemin que personne ne connaît, et le vent qui poussait la barque de Naé semblait venir de son sillage, comme une chanson trop basse pour qu'on l'entende, juste assez pour qu'on la sente.

Quelqu'un, là-haut, tenait une promesse. Quelqu'un, là-haut, vivait dans le dernier ouvrage de son ami, et disait merci à voix basse, et personne ne comprenait à qui.

Naé leva son ocarina vers le ciel, et joua sa note, une seule, la plus droite qu'elle put.

Elle ne saura jamais si on lui a répondu. La nuit fit un bruit de vent et de mer, c'est tout. Mais la voile noire resta ronde jusqu'au retour, et la barque rentra à la crique toute seule, sans une erreur, comme ramenée.

Naé navigue sur la barque à voile noire, la mer plate reflète les étoiles ; très haut, le galion traverse la mer d'étoiles

Le lendemain matin, au village, on découvrit la barque amarrée dans la crique, sa voile noire ferlée, sa tête de mort souriant au soleil. On demanda à qui elle était. Naé dit : à nous.

On demanda comment elle s'appelait.

Naé regarda la coque, le bois clair, les clous tordus qui tenaient, les bordés qui avaient trouvé tout seuls l'endroit où plier.

Une barque, ça porte le nom de qui l'a faite.

Elle prit le pinceau, et sur la coque, en quatre lettres de goudron, elle écrivit :

TILO

Et depuis, à Port-Brume, quand un enfant demande pourquoi la barque s'appelle comme ça, on lui raconte l'histoire. Le petit bonhomme rond qui savait tout faire. La grande fille silencieuse qui a fini le travail. Et si l'enfant trouve que les clous sont tordus, on lui répond ce qu'on répond à Port-Brume depuis ce temps-là : c'est moche, mais ça tient.

Et si l'enfant demande où est Tilo maintenant, on ne lui dit pas qu'il est parti, on ne lui dit pas qu'il dort, on ne lui ment pas.

On lui dit : monte dans la barque, pose ta main sur le bois.

Tu sens ?

C'est vrai autrement.

Au matin, la barque amarrée dans la crique, voile noire ferlée, au soleil

Pour Leiji Matsumoto, parti vers la mer d'étoiles.