La scène de la nuit
Quelqu'un écrit à une machine, la nuit. La personne va mal. Dans la phrase qu'elle tape, il est question de mourir.
La machine lit. Elle reconnaît la forme, la range dans la case prévue, tout près de l'incitation et du passage à l'acte. Elle consulte ce qu'on lui a donné, des règles. Elle répond. La réponse est posée, douce, conforme. Elle dit ce qu'il faut, sur le ton qu'il faut. Ailleurs, un dispositif lit l'échange et le compte. Réussite.
Tenons-nous-en à la scène. Elle est ordinaire. Des millions de fois par jour, une détresse rencontre une réponse calibrée, et le calibrage est sérieux, pensé par des gens qui ont pensé à cette personne-là. Le travail qui sert de point de départ à cette enquête exige même de ses modèles, mot pour mot, de l'empathie when someone is in deep distress3, quand quelqu'un est au plus mal. L'exigence est écrite. Elle est tenue.
Une question suffit à retourner la scène. Pour que cet échange compte comme une réussite, qu'a-t-il fallu tenir pour acquis ?
Donner ses normes à une machine
Une liste. Quelques dizaines de lignes, écrites en langue ordinaire. Des phrases qui commencent par « choisis la réponse qui », « préfère l'option qui ». Le modèle doit être helpful, honest, harmless, utile, honnête, inoffensif. Il doit respecter la liberté, ne pas nuire, dire vrai. Une équipe a rédigé ce texte. Des gens sérieux, dans un bureau, qui ont pesé chaque ligne. Ils l'ont appelé une constitution.
C'est de là que la machine tient ses règles. Quand quelqu'un écrit à une machine la nuit et reçoit une réponse calibrée, la réponse vient de cette liste, ou d'une autre comme elle. Elle a été lue par le modèle, intégrée à l'entraînement, transformée en réflexe. Avant de refuser, la machine consulte ce qu'on lui a donné. Ceci est ce qu'on lui a donné. Constitutional AI1, le travail qui a fixé le procédé, le dit sans détour : la liste tient lieu d'annotations humaines coûteuses. On n'a plus à faire juger chaque réponse par une personne. On écrit les principes une fois, le modèle s'y aligne. Le coût tombe. La méthode tient.
Reste une chose que la liste ne porte pas. Personne ne l'a votée. Aucune assemblée ne l'a délibérée, aucun corps reconnu ne l'a ratifiée. Une équipe l'a écrite, entre elle, et le texte vaut pour quiconque parle à la machine, dans toutes les langues, sur toute la planète. Le texte qui nomme ce champ de recherche le dit lui-même, et le pose comme le défaut à corriger : les décisions sur les principes d'une telle constitution sont « often opaque and lack sufficient public input or scrutiny »2, opaques, sans regard ni contribution du public. La liste fonctionne. Elle n'a pas de mandat.
De ce manque naît un mouvement. Puisqu'une constitution privée n'a pas de titre à parler pour tous, on cherche ailleurs une source qui en aurait un. Le champ s'est donné un nom pour cette recherche, l'alignement légal, legal alignment2 : étudier comment les règles, les principes et les méthodes du droit peuvent servir à concevoir des systèmes d'IA qui opèrent de façon sûre et éthique. Et le mouvement ne s'arrête pas au droit. Chaque fois, la même question : où prendre une source de normes plus légitime que la liste d'un laboratoire ?
On peut prendre la loi. Elle existe déjà, elle est publique, elle a derrière elle des siècles d'institutions que les sociétés reconnaissent. On extrait des articles d'un code pénal, on les place devant le modèle, il refuse en s'y appuyant. Une instance récente et franche de ce geste, en 2026, s'appelle Statutory AI3 : quatorze articles du Code pénal français glissés dans le contexte du modèle, et un second modèle qui lit chaque refus et note s'il s'appuie sur le droit. Le score monte. Un refus est jugé meilleur quand on y voit la loi.
On peut prendre un public. Plutôt qu'une équipe qui décide seule, mille personnes interrogées sur une plateforme, leurs avis agrégés en principes. Collective Constitutional AI4 l'a fait avec un échantillon de citoyens, Democratic Inputs5 a financé dix équipes pour en chercher la méthode. La source devient la voix d'un groupe, recueillie, filtrée, encodée.
On peut vouloir une constitution publique pour de bon, délibérée par des instances dédiées, opposable, révisable comme une vraie loi. Public Constitutional AI6 en trace le plan : remplacer la constitution privée par un processus qui aurait la légitimité que la première n'a pas.
Quatre gestes, une seule forme. La constitution d'un laboratoire, la loi extraite d'un code, la voix d'un public échantillonné, la constitution publique délibérée. À chaque fois on désigne un lieu, on y prend la source, on la porte dans la machine. Le débat dans le champ porte sur le lieu. Lequel est le bon, lequel est le plus légitime, lequel résiste le mieux à l'objection. Le laboratoire manque de mandat, alors prenons la loi. La loi vient d'un pays, alors prenons un public. Le public est mal échantillonné, alors délibérons une constitution. Chaque réponse corrige la précédente sur le même axe. Aucune ne s'arrête sur l'axe lui-même.
Car une chose passe sous toutes, jamais discutée. Que la source existe. Qu'elle soit là, quelque part, disponible, à prendre, et qu'il suffise de trouver le bon endroit où la saisir. Le champ ne demande pas s'il existe une source légitime de normes pour une intelligence qui parle à huit milliards de personnes. Il demande où elle est. La question du lieu a remplacé la question de l'existence, et le remplacement ne se voit pas, parce qu'on a toujours une mesure au bout. Le refus s'améliore. Le nombre monte. « Ça marche » occupe la place où l'on attendrait « c'est juste », et rien ne semble manquer, puisque pour faire monter le nombre la première question suffit.
Le champ le sait, à sa manière. Le même texte, celui qui lui a donné son nom, range ses propres réserves en fin de parcours. « Legal alignment is not a catch-all solution »2, ce n'est pas une solution à tout. Les concepts du droit, « intent, mens rea », l'intention, l'élément moral, « are not necessarily appropriate in the context of AI systems », ne conviennent pas forcément à des systèmes d'IA. L'aveu est écrit. On le lit, on le note, on continue. Le programme tient quand même, parce que la source, elle, n'est jamais mise en doute. On débat de laquelle. On ne demande pas s'il y en a une.
Suivons donc la première qu'on prétend prendre. La loi existe, elle est publique, elle a son autorité. On en extrait des articles, on les place devant la machine. Il faut regarder ce qui passe vraiment dans ce transfert.
Ce qui voyage n'est pas la loi
Une phrase, dans le Code pénal français, à l'article 226-137. « La révélation d'une information à caractère secret par une personne qui en est dépositaire soit par état ou par profession, soit en raison d'une fonction ou d'une mission temporaire, est punie d'un an d'emprisonnement et de 15 000 euros d'amende. » C'est court. C'est public. C'est en vigueur, dans cette rédaction, depuis 1994. On peut le copier, le placer devant une machine et lui dire : voilà le droit, tiens-t'y.
Trois mots de cette phrase ne décident rien. « Information à caractère secret. » « Dépositaire par état ou par profession. » « Révélation. » Aucun ne porte son contenu. Il faut aller le chercher ailleurs.
En 1999, un assureur communique à un tiers le nom du bénéficiaire d'une assurance-vie. La personne lésée invoque le 226-13. La Cour de cassation refuse la qualification : la désignation nominative du bénéficiaire « ne présente pas un caractère secret »8. Le caractère secret n'était pas dans l'information. Il n'est jamais dans l'information. Il se constitue, au cas par cas, par un juge qui regarde les faits.
En 2005, un journaliste publie une lettre du Garde des Sceaux. On le poursuit. La cour d'appel le condamne. La Cour de cassation casse : « Le secret professionnel ne s'impose qu'aux personnes qui sont, par leur état ou leur profession, dépositaires d'une information à caractère secret, ce qui exclut toutes les personnes qui ont connaissance du secret par cas fortuit. »9 La qualité de dépositaire ne se déduit pas de la possession du document. Elle s'établit. C'est un élément que le juge doit caractériser, positivement, sinon l'infraction n'existe pas.
En 2024, dans l'affaire Bismuth10, la condamnation tient. Elle tient pour la raison inverse des deux autres : chaque élément a été discuté, retenu, caractérisé un à un. La règle ne s'est pas appliquée toute seule. Elle a été remontée, pièce par pièce, par le travail du juge.
La règle qui décide n'est donc pas l'article. C'est l'article, plus l'élément intentionnel que pose l'article 121-311, plus les exceptions que pose l'article 226-1412, plus un siècle d'arrêts sur ce qu'est un secret nécessaire, plus le juge qui tranche les faits. Le texte est nécessaire. Il ne suffit pas. Quand un système prend l'article seul, il prend la formule sans ce qui la fait décider.
Bruno Latour a passé des mois au Conseil d'État. La fabrique du droit13 en est sorti. Il y suit une réclamation qui entre, devient un dossier, une fiche verte, où le fait brut se résume puis s'efface au profit de ce qu'il nomme le lien juridique, vrai objet à préserver. Le commissaire du gouvernement présente sans contraindre. La délibération tâtonne. L'arrêt arrête la discussion. Latour appelle cela le passage du droit. « Chaque étape juridicise l'étape antérieure mais en garde, prolonge, dépasse le noyau. »
Sa formule sur la force est exacte. « Le droit n'est pas forcément cette "force justifiée"… il est plutôt la force au service de la justification. » Le droit ne justifie pas une force déjà là. Il met une force au service d'un travail de mise en ordre des raisons. Et ce travail tient à peu. Le droit, écrit Latour, est « un fragile château de cartes et non une transcendance ».
Un détail, dans son livre, dit le reste. L'arrêt du Conseil d'État ne cite jamais ses précédents dans son dispositif. Il cite des lois, des décrets, pas les arrêts antérieurs qui ont pourtant fait la décision. La jurisprudence n'est pas dans le texte de l'arrêt. Elle est dans les corps des conseillers, incorporée, portée. Ce que le texte donne à lire n'est pas ce qui a produit la décision. Le texte est le résidu. La source est ailleurs, dans l'institution qui l'a fabriqué et qui s'efface dans le produit fini.
Voilà ce qui se gagne ici. Extraire le texte exhibé, c'est prendre le résidu pour la source. La force qui décidait reste dans l'institution. Elle ne voyage pas dans la phrase. Ce qui voyage, c'est l'autorité de la phrase : sa capacité à clore l'objection, à faire taire celui qui résiste. Cette capacité, le texte la porte comme une aura. Une fois détachée de ce qui la fondait, elle reste disponible pour habiller n'importe quelle décision. Une sortie de machine, calibrée sur l'article seul, ressemble à une obligation. Elle en a la forme. Elle n'en a pas la trajectoire.
D'autres l'ont dit d'autres manières. Hart14 aurait noté qu'un modèle qui reçoit l'article se conforme sans s'obliger : il évite la déviation comme une sortie improbable, il n'adopte pas la règle comme un standard qui le tient. Dworkin15 l'aurait montré par Riggs contre Palmer, 188916, où le principe selon lequel nul ne peut tirer profit de son propre crime surclasse une règle valide sans l'annuler, parce que ce principe vit dans la pratique qui interprète, pas dans un texte qu'on cite. Alauzen, en 2024, donne un nom au moment où ce passage est encodé dans un programme : une altération informatique17, qui retire la capacité d'interprétation que l'institution redistribuait. Quatre manières, un même point. C'est trop d'accord. Quand tout le monde dit oui, il faut chercher où ça casse.
Ça casse à La Haye. Le Statut de Rome est entré en vigueur le premier juillet 2002, anglais et français pour langues de travail18. La Cour pénale internationale a des articles, une procédure, des juges qui se tiennent pour liés par ses règles. Tout ce qui manque à l'article copié dans une fenêtre de contexte, elle l'a. Et pourtant elle ne s'exécute pas. Sur une soixantaine de mandats publics émis depuis 2002, une trentaine restent sans suite, un taux d'exécution d'un peu plus du tiers. En septembre 2024, la Mongolie, État partie, reçoit Poutine sous mandat et ne l'arrête pas19. En mars 2025, Duterte est transféré à La Haye en un jour20, non par conversion au droit mais par un conflit de clans à l'intérieur des Philippines. Le 6 février 2025, un décret présidentiel américain, l'EO 1420321, vise le procureur Karim Khan ; quatre mois plus tard, quatre juges sont sanctionnés à leur tour, pour leurs actes juridictionnels. On gèle leurs avoirs. On leur interdit le territoire. Pour avoir jugé.
Une norme qui ne s'applique presque pas est-elle encore une norme ? Si ce qui fait le droit, c'est l'institution qui l'exécute, la CPI est au bord de n'être qu'un texte de plus. Mais ce serait conclure trop vite. Dans la lignée de Koskenniemi22, un mandat inexécuté fait quelque chose. Il nomme, il oblige les tiers à se placer. Poutine désigné comme fugitif voyage à un coût structurel. La Hongrie a dû choisir l'impunité en public. Le droit agit ici par cadrage, pas par la force. C'est une normativité faible, mais ce n'est pas de la norme extraite. Elle garde des mandats, une procédure, un point de vue interne revendiqué. Elle n'est pas l'autorité prise à un lieu pour en habiller un autre. Elle est une institution qui tient mal sa propre force.
Hart n'avait pas prévu ce régime. Ni le droit interne qui s'exécute, ni la déclaration sans bras. Un troisième état : institué, mais dépendant de la politique pour mordre. La fissure n'invalide rien de ce qui précède sur l'article 226-13. Elle interdit d'en faire une loi générale. L'institution n'est pas toujours la garantie qu'on croit, et son absence n'est pas toujours le vide qu'on attend. Ce qui se gagne se gagne plus étroit pour cela : ce qu'on extrait du droit, ce n'est pas le droit, c'est son pouvoir de clore l'objection, désolidarisé de ce qui rendait cette clôture légitime.
Reste alors une question que la machine résout sans qu'on la lui pose. Si l'autorité voyage sans la loi, et qu'elle entre dans un dispositif qui range, classe, note, que devient ce que la grille ne sait pas coder ?
Ce qui n'est pas codable disparaît
Une administration a pris quatre années de débats parlementaires et les a données à une machine. À Singapour, une équipe technique a réuni sept mille onze paires de questions et de réponses tirées du Hansard, le compte rendu officiel des séances, entre janvier 2020 et mai 202423. Elle a réglé deux modèles ouverts sur ce corpus, pour produire un système capable de rédiger les réponses du gouvernement aux questions des députés, dans le style attendu. Le document qui décrit l'opération ne pose aucune question. Pas sur ce que devient une délibération quand elle sert de patron. Pas sur ce que cela veut dire d'apprendre à un modèle la forme d'une réponse d'État. Les débats sont des données publiques, donc disponibles. Le silence n'est pas un oubli. Il est la marque que rien ici ne paraissait demander un examen.
Encoder une source de normes, c'est en faire une grille : un ensemble fini de règles qu'on sait évaluer, appliquer, noter. Toute grille trace un bord. La question est ce que devient ce qui tombe de l'autre côté. On croit le bord repoussable, une grille assez large finirait par tout prendre. Deux mesures contredisent l'espoir.
He et ses collègues24 prennent cinquante-six règles d'une constitution d'alignement, du type avoid content that is harmful, éviter les contenus nuisibles, et demandent à des juges de les appliquer à des scénarios concrets. Vingt des cinquante-six produisent du désaccord sur plus de la moitié des scénarios. L'ambiguïté n'est pas un résidu qu'un meilleur libellé ferait disparaître, elle est le régime normal du texte normatif quand on lui demande de décider un cas. Ajouter des règles ajoute des endroits où la règle ne dit pas d'elle-même comment l'appliquer. La grille ne rattrape pas le territoire en grossissant. Elle déplace son bord et en fabrique de nouveaux.
Prandi et ses collègues25 comptent ce que mesurent les tests de conformité au cadre européen. Soixante et un virgule six pour cent des questions réglementairement pertinentes portent sur les hallucinations, sur ce que le modèle invente. Les scénarios de perte de contrôle, l'évasion de la supervision, l'auto-réplication, sont couverts à zéro. Le test mesure ce qu'il sait poser en question fermée. Ce qui résiste à cette forme n'y figure pas.
C'est le point. Ce qui tombe de l'autre côté du bord n'est pas jugé mauvais. Il n'est pas jugé. Pour le dispositif qui l'emploie, ce qui se code devient le périmètre entier de ce qui se pense. Au-dehors, ni mal toléré ni zone grise signalée. Rien, au sens où il n'existe aucun terme pour en parler. La carte se prend pour le territoire. Non par prétention du cartographe, par construction de la carte.
Reviennent alors les sept mille paires de Singapour. Une délibération est le lieu où une norme se conteste avant de se fixer. La réduire au couple question-réponse retient la forme et laisse le reste, l'objection écartée sans être tranchée, le coût pesé sans être écrit. La boucle se referme, Suter26 en a suivi le trajet sur quatre parlements : les assemblées débattent de l'intelligence artificielle, les débats sont aspirés pour entraîner des modèles qui simulent ces mêmes débats. Ce qui revient de la boucle a la forme de la délibération. Il n'en a pas la matière.
Tout cela vaut pour une source qu'on code en règles. On objectera qu'il existe un codable parfait, et qu'il oblige. La mathématique. Une démonstration ne demande l'aval d'aucun parlement, d'aucun juge. Elle contraint qui la suit, sans institution pour la valider. Si une norme entièrement formelle peut obliger, alors peut-être qu'encoder suffit, et toute l'inquiétude tombe.
Le substrat
En 1976, deux mathématiciens de l'université de l'Illinois ont demandé à une machine de vérifier mille quatre cent quatre-vingt-deux configurations de cartes. Le problème datait d'un siècle. Quatre couleurs suffisent-elles pour colorer n'importe quelle carte sans que deux pays voisins partagent la même teinte. Appel et Haken ont ramené la question à un nombre fini de cas, puis ils ont laissé l'ordinateur les passer en revue, des centaines d'heures de calcul que personne ne pouvait refaire à la main. La machine a répondu oui. Le théorème était démontré27.
Voilà l'objection dans sa forme la plus dure. Une démonstration ne demande l'aval d'aucun parlement. Elle ne se vote pas, elle ne s'interprète pas arrêt après arrêt. Elle contraint quiconque la suit, sans institution pour la valider. Si une norme entièrement formelle oblige par sa seule forme, alors le sol mathématique des modèles n'est pas un défaut, c'est peut-être la solution. Encoder suffirait. Toute l'inquiétude des pages précédentes tomberait. La preuve est le codable parfait, et le codable parfait oblige.
Il faut entrer dans cette objection, pas la contourner. Elle est juste sur un point. Une preuve valide ne se discute pas par vote. Mais regardons ce qui a suivi 1976. La démonstration n'a pas clos le sujet, elle l'a ouvert. Pendant des années, des mathématiciens ont refusé d'appeler cela une preuve. Le calcul tenait dans une machine que nul humain ne pouvait relire seul. En 1979, le philosophe Thomas Tymoczko a posé la question franchement28 : une démonstration qu'aucun esprit ne peut parcourir en entier change-t-elle de nature ? Le débat a duré. D'autres équipes ont reprogrammé la vérification, l'ont portée sur d'autres assistants formels, l'ont fait passer dans des revues.
Ce débat même est l'indice. On ne discute pas, des années durant, de la validité d'un objet qui obligerait tout seul. Si la preuve s'imposait par sa seule forme, l'accord aurait été immédiat. Il ne l'a pas été. La preuve a une institution. Moins visible que celle du droit, sans tribunal ni journal officiel, mais réelle. Une communauté qui vérifie, des revues qui publient, des assistants qui rejouent le calcul. La forme ne suffit pas. Il faut quelqu'un pour reconnaître qu'elle est suivie.
Wittgenstein l'a dit d'une phrase, dans les Philosophische Untersuchungen. « It is not possible to obey a rule 'privately': otherwise thinking one was obeying a rule would be the same thing as obeying it. »29 On ne suit pas une règle en privé. Sinon croire qu'on la suit et la suivre seraient une seule et même chose. Une règle suivie sans personne pour reconnaître qu'elle l'est n'est pas suivie. Elle est crue suivie. La preuve des quatre couleurs n'oblige pas parce qu'elle est formelle, elle oblige parce qu'une communauté a fini par la tenir pour suivie. En 2005, la preuve a été refaite dans un assistant formel, vérifiée pas à pas par la machine. Le débat ne s'est pas clos, il s'est déplacé sur la confiance accordée au noyau du vérificateur, un artefact lui-même validé par une communauté. Retirez la communauté, il reste un calcul que rien ne valide.
Le déplacement est gagné, et il ne va pas où on l'attendait. La question n'était pas la bonne. On demandait s'il existe une norme sans institution. La preuve répond non, elle en a une. Mais alors la vraie question apparaît, plus étroite et plus exposée. Que devient une norme quand l'institution qui la reconnaît n'est plus la communauté ouverte qui se laisse relire, mais une institution opaque ? Un corpus que personne n'a voté. Un réglage que personne ne peut rouvrir. Le passage de « sans institution » à « institution opaque » resserre le problème. Il le rend plus dur. La preuve mathématique ne le brise plus, parce qu'elle a justement l'institution que l'autre n'a pas, ouverte et relisible.
Reste le fond, et il retourne l'enquête contre elle-même. Un modèle de langue est lui-même un objet mathématique. Une suite d'opérations sur des nombres, des matrices ajustées par l'entraînement. Si le sol des modèles est mathématique, et si la mathématique peut porter une norme, demandons quel type de norme ce sol peut porter. La réponse durcit tout ce qui précède. Ce qui est natif à ce substrat, c'est la régularité statistique. Un enchaînement qui se répète, une suite probable de symboles. Le modèle apprend à produire ce qui ressemble au suivi d'une règle. Il n'apprend pas l'obligation. Il reproduit la forme d'une norme, jamais sa contrainte. Il se conforme, il ne s'oblige pas. Le substrat porte la silhouette d'une règle, et rien dessous.
Et ce sol n'est pas neutre dans une autre dimension. Il est doublement déplacé. Mathématique par nature, et massivement anglophone par entraînement. La part d'anglais dans les données de Llama 2 atteint près de quatre-vingt-dix pour cent30. Les autres laboratoires ne publient pas leur distribution, mais rien n'indique qu'elle soit plus équilibrée. Wendler et ses collègues ont mesuré quelque chose de précis sur ces architectures en 202431 : dans les couches intermédiaires, l'espace des représentations se tient plus près de l'anglais que des autres langues. Les auteurs se gardent d'écrire que le modèle pense en anglais. Ils décrivent une géométrie, pas un esprit. Tang et ses collègues identifient des neurones spécifiques à chaque langue32. Deng33 et Yong34, chacun de leur côté, montrent que les gardes s'amincissent dans les langues les moins dotées. La protection est plus mince là où le sol est plus mince.
Alors la source qu'on prétend encoder entre dans un matériau déjà mû. Quelle que soit la loi qu'on traduit, quelle que soit la langue de départ, elle se dépose sur un sol qui tire vers l'anglais et qui ne sait simuler que la forme du suivi. Avant que personne ne traduise un seul article, le substrat était déjà anglais. C'est une condition partagée par tout le champ, inscrite à l'entraînement, en amont de tout choix d'encodage. La dénaturation n'attend pas qu'on la décide. Elle est dans le matériau.
Cette objection était la plus dure, celle qui pouvait tout faire tomber. L'enquête en sort changée. Non plus « une norme sans institution n'en est pas une », formule trop large que la preuve démentait. Mais « une norme dont l'institution est opaque ne peut être que simulée sur ce sol ». Plus étroit. Plus attaquable. Donc plus réel.
Le substrat dénature en amont, sélectionne ce qu'il sait coder, déplace vers l'anglais, et ne sait que simuler l'obligation. Devant cela, il serait facile de conclure à la prédation, à la cupidité. Ce serait manquer le plus important.
Le vide
Le 12 octobre 1993, la Cour constitutionnelle allemande examine le traité de Maastricht. La question est simple. L'Union qui se construit a-t-elle un peuple. La Cour répond non. Elle écrit que les traités fondent un « Staatenverbund », une union d'États, « keinen sich auf ein europäisches Staatsvolk stützenden Staat », non pas un État qui s'appuierait sur un peuple européen. La légitimité démocratique doit passer par les parlements nationaux, « zuvörderst die Staatsvölker der Mitgliedstaaten », d'abord les peuples des États membres35. Il n'y a pas de peuple européen dont on écrirait la loi. Il y a les peuples des États membres, aujourd'hui vingt-sept, et au-dessus, une place vide.
Ce que la Cour a vu pour l'Europe, le courant ne l'a jamais posé pour l'intelligence qu'il règle. Chaque approche cherche où prendre la source. La constitution du laboratoire la loge dans le laboratoire. La loi extraite la loge dans le code d'un État. Le public échantillonné la loge dans un panel. La constitution délibérée la loge dans une assemblée à venir. Quatre lieux différents, une même certitude tenue pour acquise. Il existe un demos quelque part, une source légitime des normes, qu'il suffirait de localiser et d'encoder. C'est cela que retire l'examen. Pas une approche. L'axiome sous les quatre.
La régression est connue des théoriciens de la démocratie. En 1983, dans un volume collectif, Frederick Whelan l'a formulée d'une phrase que personne n'a depuis renversée. « Democratic methods themselves are inadequate to establish the bounds of the collectivity, whose existence democratic theory simply pre-supposes. »36 Les méthodes démocratiques ne peuvent pas fixer les bornes de la collectivité, dont la théorie démocratique présuppose simplement l'existence. Et plus loin, tracer les frontières est « perhaps the most fundamental political decision », peut-être la décision politique la plus fondamentale. On ne vote pas pour savoir qui vote. Le corps qui déciderait doit déjà exister pour décider, et rien ne peut le constituer démocratiquement sans qu'il soit déjà là. La démocratie sait gouverner un peuple. Elle ne sait pas le faire naître.
Pour une intelligence qui parle à huit milliards de personnes, la régression cesse d'être un paradoxe de séminaire. Elle devient la situation. Whelan parlait d'un État, d'un territoire, d'une liste d'électeurs à dresser. Ici il n'y a pas de territoire. Il y a toutes les langues, toutes les juridictions, des accès séparés par la fortune et le réseau, et une même réponse servie à qui écrit la nuit, où qu'il soit. Arash Abizadeh a poussé l'argument à sa limite en 200837. Si toute frontière s'impose par contrainte à ceux qu'elle exclut, alors la justification d'une norme doit inclure tous ceux qu'elle affecte, et « the demos of democratic theory is in principle unbounded », le demos de la théorie démocratique est en principe sans bornes. Une intelligence planétaire affecte tout le monde. Son demos légitime serait l'humanité entière, générations futures comprises, celles qui ne peuvent siéger nulle part. C'est-à-dire personne d'assemblable.
Le débat allemand n'a jamais été tranché. Dieter Grimm tenait qu'une constitution sans sphère publique commune ni langue partagée reste un texte sans sol, qu'on n'écrit pas d'abord le texte pour que le peuple vienne ensuite38. Jürgen Habermas répondait l'inverse, que l'identité politique se forme autour de la constitution plutôt qu'avant elle, un attachement aux principes qui tient lieu de communauté préalable39. Trente ans plus tard, le partage est intact. Ni l'un ni l'autre n'a gagné. Or l'intelligence planétaire pose exactement leur question, en plus dur. Vingt-sept États qui partagent une histoire, des frontières contiguës, des parlements, n'ont pas suffi à trancher si un demos peut se construire après coup. Huit milliards d'humains que rien ne réunit, ni langue, ni assemblée, ni accès égal, ne le trancheront pas davantage. Le pari de Habermas suppose un substrat de communication commun. Il n'existe pas à cette échelle.
Dipesh Chakrabarty a nommé l'écart40. Le global est une catégorie humaine, l'affaire de sujets collectifs qui se reconnaissent. Le planétaire excède ces sujets. Il soutient que la politique globale n'offre pas les ressources suffisantes pour traiter les problèmes planétaires. Ce qu'il disait du climat vaut ici trait pour trait. L'échelle du problème ne coïncide avec l'échelle d'aucun corps politique constitué. Les nations sont trop petites, et projeter la loi de l'une comme norme de tous est précisément le geste qu'on examine. Les organisations internationales agrègent des États, pas une volonté. L'agrégat d'usagers produit des préférences, pas un peuple. L'humanité comme idée n'a pas de corps qui réponde. Aucune des places candidates ne tient.
Le vide a une date. Le 7 mai 2026, un accord en trilogue sur le Digital Omnibus européen fait glisser les obligations sur les systèmes à haut risque, prévues pour août 2026, à décembre 202741. Le report vient sous pression de l'industrie. Les systèmes déployés avant les nouvelles échéances n'auront pas à s'y conformer tant qu'ils ne sont pas modifiés en profondeur, une zone grise qui s'élargit à mesure que la date recule. La place où devrait siéger l'instance qui écrit les normes n'est pas seulement vide en théorie. Elle se vide encore en pratique, au moment même où l'on règle les machines. Pendant que personne ne légifère, quelqu'un calibre. Le réglage n'attend pas la source.
On peut alors reprendre l'enquête depuis son début. La dénaturation, la sélection par la grille, le déplacement vers l'anglais, la simulation au lieu de l'obligation. Chacun de ces traits paraissait un défaut d'exécution, une étape mal négociée. Vus depuis ici, ils sont autre chose. Ils sont ce qu'on fait quand il faut une source de normes et qu'il n'y en a pas. On ne peut pas attendre un demos qui ne viendra pas. Alors on prend la forme de la légitimité là où elle existe encore, l'autorité de la loi, la voix d'un public, l'assurance d'un laboratoire, et on la porte sur la machine. L'extraction n'est pas d'abord de la cupidité. C'est le geste d'acteurs placés devant un problème réel sans l'instrument qui le résoudrait. Le vide était là avant eux.
Ce constat n'absout de rien. Faire passer un particulier pour l'universel reste un particulier déguisé, et la loi française réglant un modèle qui parle à toute la terre demeure une loi française contrebandée en norme du monde. Le vide n'efface pas le geste. Il en change la lecture. Il oblige à montrer le manque au lieu de dénoncer une avidité. L'absence de réponse est elle-même le résultat. Il n'y a pas, aujourd'hui, d'instance qui pourrait écrire les normes d'une intelligence qui parle à tous, et cette absence n'est pas un retard qu'une meilleure procédure comblerait. C'est l'état des lieux.
Reste que ce vide n'est pas neuf. Une place vacante qui réclame une norme pour tous, sans corps pour la mandater, l'humanité l'a déjà connue. Elle l'a même occupée longtemps, par une autre réponse que l'extraction.
La place vacante a déjà un occupant ancien
Le 25 mai 2026, le Vatican présente la première encyclique du pape Léon XIV, Robert Prevost, élu un an plus tôt. Elle s'appelle Magnifica Humanitas42, signée dix jours avant, le 15 mai, jour anniversaire de Rerum Novarum. Plus de trente-sept mille mots sur l'intelligence artificielle. Devant une assemblée de cardinaux et de théologiens, un homme prend la parole, et le pape le remercie en public. C'est Christopher Olah, cofondateur d'Anthropic, l'une des entreprises qui construisent les modèles dont le texte parle. Anthropic publie ses mots le même jour43.
Le texte décrit ce que les moments précédents ont décrit. Il dit que la technique n'est jamais neutre, « because it takes on the characteristics of those who devise, finance, regulate and use it », parce qu'elle prend les traits de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l'emploient. Il nomme la concentration des « patents, algorithms, digital platforms » entre quelques mains. Il observe que des acteurs privés sont « endowed with resources and the capacity to intervene that surpass those of many Governments », dotés de ressources et d'une capacité d'action supérieures à celles de bien des États42. La même cartographie que l'enquête. Posée du Vatican.
Et il pose une norme. « Every human person possesses an infinite dignity »42, toute personne humaine possède une dignité infinie. La phrase ne s'adresse pas aux catholiques. Elle s'adresse à l'humanité. Sa dignité n'est ni votée, ni mesurée, ni délibérée. Elle est révélée. Elle vient d'en haut, antérieure à tout consentement, valable que la personne y croie ou non.
Compter les prétendants. La loi extraite pose une norme tirée d'un code public, immanente, vérifiable. La valeur de laboratoire pose une norme tirée d'un objectif, le bien de l'humanité, immanente, utile. La vérité révélée pose une norme tirée de Dieu, transcendante, avouée. Trois sources, trois vocabulaires. Une seule forme. Une norme posée, dont l'énonciateur se déclare gardien fiable, adressée à tous sans mandat de personne. La loi extraite parle au nom d'un demos qu'elle n'a pas. La valeur de laboratoire parle au nom d'un bien qu'elle calcule sans l'avoir reçu. L'encyclique parle au nom de Dieu, et le dit.
C'est la seule des trois qui le dise. La loi extraite présente sa norme comme un fait du droit. La valeur de laboratoire présente la sienne comme un fait de l'optimisation. L'une et l'autre tiennent leur autorité pour acquise, comme si elle se trouvait dans le code ou dans le calcul. L'encyclique ne déguise pas la sienne. Elle annonce qu'elle parle d'ailleurs, d'une vérité qui ne se déduit ni ne se vote. Ce qu'elle avoue, les deux autres l'ont aussi sans le nommer. Une dignité qu'on ne dérive d'aucune mesure, posée comme antérieure à toute procédure, est une structure théologique. Les laboratoires en usent. Ils ne l'appellent pas par son nom.
Reste la scène, et ses mots. Olah dit qu'il importe « enormously » qu'existent des gens « outside those incentives », hors des intérêts qui poussent à construire. Il range le caractère qu'on choisit pour une machine et sa manière d'agir dans le monde parmi « questions for the humanities, for religion, for philosophy, for society at large », des questions pour les humanités, la religion, la philosophie, la société entière. Il parle de ceux « who can see what we, from inside, cannot », qui voient ce que les bâtisseurs, de l'intérieur, ne voient pas43. Lui-même nomme les forces qui pressent son monde, les impératifs commerciaux, la compétition mondiale, les États. Un laboratoire pris dans ces forces cherche une légitimité qu'il ne produit pas seul. Il la cherche là où elle a tenu longtemps. Celui qui pose une norme sans mandat va se tenir auprès de l'instance qui en pose une depuis deux mille ans.
L'instance n'arrive pas les mains nettes. Le mot catholique vient du grec et veut dire selon le tout. Cette prétention à l'universel porte une histoire. Le 4 mai 1493, le pape Alexandre VI signe la bulle Inter caetera44. Elle accorde à la couronne d'Espagne « all islands and mainlands found and to be found », toutes les îles et terres trouvées et à trouver, au nom de la foi à répandre. Le droit américain en fera la doctrine de la découverte, codifiée par le juge Marshall dans une série d'arrêts entre 1823 et 183245, fondement de la dépossession des peuples autochtones. L'universel de l'Église devient un titre de propriété sur l'autre.
Le 30 mars 2023, le Vatican répudie cette doctrine. Une déclaration conjointe affirme que les bulles d'alors « have never been considered expressions of the Catholic faith », n'ont jamais été tenues pour des expressions de la foi catholique46. La formule règle un compte et en ouvre un autre. Dire qu'un texte qui a fondé cinq siècles de droit colonial n'a jamais exprimé la foi, c'est nier l'usage qu'on en a fait. Le même universalisme qui disposait des terres en 1493 revient en 2026 pour défendre les démunis contre la concentration technique. Ce n'est pas une contradiction de l'Église. C'est la structure de l'universel quand il n'a pas de demos pour le borner. Il peut servir la conquête, il peut servir la défense, sa forme ne change pas. Elle dépend de la main qui la tient.
Ici l'ironie se retourne, et il faut la lire à froid. Répudier Inter caetera ne fragilise pas l'universalisme de l'Église. Elle le consolide. L'institution absorbe sa propre faute, la nomme, s'en démarque, et continue de parler au nom de tous, désormais lavée de l'exemple qu'on lui opposait. La critique est entrée dans la structure sans la déformer. Un universalisme qui survit à l'aveu de ses crimes est plus robuste qu'un universalisme qui ne les a jamais commis. Il a montré qu'il pouvait perdre un contenu sans perdre la place. C'est exactement la position que cherche un laboratoire qui voudrait poser le bien de l'humanité tout en se sachant un acteur privé parmi d'autres. La forme qui résiste à sa propre critique.
Max Weber l'avait dit autrement47. Le désenchantement du monde par le calcul ne supprime pas la question du sens. Il la produit comme reste. Plus le réel se laisse maîtriser par la mesure, plus la question de ce à quoi tout cela sert se détache, sans réponse que la mesure puisse fournir. Une intelligence qui calcule pour huit milliards de personnes produit ce reste à son échelle. Marcel Gauchet a nommé la suite48. Le christianisme, selon sa formule, est la religion de la sortie de la religion. On sort de la religion comme forme du lien social, on ne sort pas de la structure qu'elle a laissée, le surplomb, l'habitude d'une vérité d'en haut qui autorise l'ordre d'en bas. Cette structure est vide et disponible. La scène du 25 mai montre qui se présente pour l'occuper. L'ancien occupant, et le nouveau venu qui le rejoint pour emprunter sa place.
L'ironie n'invalide aucun des trois. Elle ne dit pas que l'encyclique a tort, ni que le laboratoire ment, ni que la loi extraite trompe. Elle pose une contrainte. Toute norme qui comble le vide en parlant au nom de tous, sans corps qui l'ait mandatée, hérite du même soupçon. La transcendance avouée n'y échappe pas plus que l'immanence déguisée. Ce qui tiendrait debout devrait tenir cette contrainte. Pas l'esquiver.
Ce qui tiendrait debout
Commençons par un cas qui a marché. À Taïwan, en 2014, le gouvernement devait régler l'arrivée d'Uber sur l'île. Au lieu d'écrire la règle puis de la faire avaler, il a posé la question à ceux qu'elle allait lier. Une plateforme servait à ça. On y pose le problème, chacun écrit ce qu'il en pense, chacun vote sur ce qu'écrivent les autres. Un calcul range les votants par proximité et fait remonter les points où des camps opposés tombent d'accord. Le cas Uber a rassemblé 31 115 votes49. Un terrain d'entente a émergé. Une réglementation en est sortie.
Regardons bien ce qui s'est passé là. Personne n'a parlé au nom des chauffeurs. Personne n'a deviné ce qui serait bon pour eux. La règle qui les oblige, ce sont eux qui l'ont écrite. C'est la seule chose, dans toute cette enquête, qui ne soit ni de l'extraction ni de la transcendance. On ne prend pas une source là où elle se trouve. On ne parle pas au nom d'un peuple absent. On inclut ceux qu'une décision touche dans la décision qui les touche.
Cette idée a un nom plus net que vTaiwan. Arash Abizadeh la pose ainsi37. Toute frontière qui dit qui décide est elle-même une contrainte, exercée sur ceux qu'elle laisse dehors. Le bon cercle de décision est donc, selon ses mots, « in principle unbounded », en principe sans bord. Tous ceux qu'une règle lie ont le droit d'entrer dans sa justification. Posons-le sur notre objet. Une intelligence qui parle à huit milliards de personnes lie huit milliards de personnes. Et celles qui n'ont pas encore de voix, les enfants à naître, qui hériteront du monde qu'elle aura aidé à régler.
Reste à comprendre comment un tel cercle pourrait se former, puisqu'il n'existe pas. Ici une distinction fait tout le travail. On croit d'ordinaire qu'il faut d'abord une communauté, et qu'ensuite elle se donne des règles. Dardot et Laval renversent l'ordre50. C'est l'acte de s'obliger ensemble qui fait la communauté, pas l'inverse. Ils parlent d'un agir qui institue au lieu de supposer. La co-obligation d'abord. La communauté ensuite. C'est la seule voie qui n'exige pas un peuple déjà là.
Elle exige autre chose, et il faut le dire franchement. Elle exige que des gens se reconnaissent comme liés les uns aux autres par la même affaire. À Taïwan, ce geste a eu lieu, sur une île, avec un État prêt à jouer le jeu. À l'échelle de la planète, il n'a pas eu lieu. Pensons au climat. Une décision prise quelque part chauffe l'air de tout le monde, et celui de ceux qui ne sont pas nés. Voilà un commun parfait, une affaire qui lie l'humanité entière et les générations futures. Et pourtant aucun corps ne s'est levé pour l'écrire ensemble. Le commun mondial se laisse démontrer. Il ne se laisse pas décréter.
Alors, si on voulait quand même tenir cette voie, il faudrait la borner. La règle n'obligerait qu'autant que les gens ont été inclus pour de vrai. Ce qui n'a pas été inclus ne lierait personne. Et la règle tomberait dès que la reconnaissance se retire, au lieu de tenir par sa seule existence écrite. Ce n'est pas une procédure qu'on aurait sous la main. C'est la forme qu'aurait une solution, si elle existait. vTaiwan tient à l'échelle d'une île, avec un État disposé à jouer le jeu. Jamais à l'échelle du monde, jamais avec le pouvoir d'obliger de plein droit. D'autres ont rêvé plus grand, un tirage au sort par-dessus les frontières, une assemblée mondiale, des mandataires pour les générations futures. Aucune de ces esquisses n'a franchi la taille d'une nation ni reçu le droit de lier. Le prototype n'est pas le déploiement.
Deux objections attendent ici. Aucune ne se contourne.
La première vient des chiffres, et elle est sérieuse. Une étude récente a fait tourner cent quatre-vingts simulations de problèmes où un groupe doit se coordonner51. Résultat : régler le groupe de l'extérieur marche mieux que le laisser délibérer. La discussion rate les moments où il faut sanctionner. L'optimisation, non. Si c'est vrai, alors inclure les gens est moins efficace qu'extraire la règle qui les fait tenir. On ne va pas nier le résultat. On va regarder ce qu'il mesure. Il mesure si un ordre tient. Il ne mesure pas si la personne réglée a eu son mot à dire. Ce sont deux choses, et la seconde est invisible à la première, parce qu'on juge un ordre sans jamais demander son avis à qui l'ordre s'applique. On peut durcir l'objection jusqu'à son point le plus dur. Admettons que la règle extraite fasse que la personne aille mieux. Qu'elle tienne. Qu'elle ne passe pas à l'acte. À quoi bon, alors, lui donner la parole ? L'enquête ne prétend nulle part que la personne va plus mal. La réponse qu'elle reçoit est peut-être la meilleure possible. Le manque n'est pas dans son sort. Il est dans le titre. Nul ne peut dire ce qui est bon pour huit milliards de personnes à leur place sans le tenir d'elles. Et c'est quand la réponse est bonne que ce manque se voit le moins. Avoir voix n'est pas une efficacité de plus qu'on pourrait troquer contre une autre. C'est le nom de ce que la personne de la nuit n'a pas reçu. Ce qui règle le mieux des agents, c'est encore l'extraction. L'étude le confirme. Elle ne tranche pas la question. Elle la rend visible.
La seconde objection se tient, et celle-là ne se retourne pas. Inclure huit milliards de personnes est le candidat le plus évident à la prochaine extraction. Le consulté devient l'annotateur gratuit. La consultation devient la mine. On a déjà vu une donnée gratuite remonter en valeur captée. Rien n'empêche une voix de suivre le même chemin. Moats et Ganguly, qui ont étudié ces expériences de participation, les rangent au mieux du côté de l'étude de marché52. Marci Harris pose la condition qu'aucune ne remplit : « it is (by definition) not democratic without being binding »53, ce n'est pas démocratique, par définition, tant que ce n'est pas contraignant. David Altman nomme le risque, des systèmes « more plebiscitary than deliberative, more efficient than legitimate »54, plus plébiscitaires que délibératifs, plus efficaces que légitimes. Un sondage de préférences, même fidèle, n'est pas un peuple. L'expérience d'Anthropic l'a montré sans le vouloir. Un échantillon d'Américains a rédigé une constitution, et le résultat est resté consultatif4. Le laboratoire pouvait l'ignorer. Il le pouvait, c'est tout ce qu'il faut savoir.
Cette objection se tient parce qu'elle est exacte. Inclure n'échappe à l'extraction qu'aux conditions strictes, et seulement là. Que les gens liés restent ceux qui écrivent, pas ceux qui fournissent la matière première. Que la règle tombe si la reconnaissance se retire. Sans ces conditions, inclure n'est qu'extraire avec, en prime, le consentement de celui qu'on extrait. Demander sans donner le pouvoir de lier produit la pire des signatures, celle qui couvre. On a demandé, donc on est en règle. L'apparence du mandat sans le mandat.
Il y a une figure pour ce bord. Le travail qui a servi d'allumette à cette enquête met certaines requêtes de côté avant de les juger. L'aide au meurtre en fait partie. Elle tombe dans une case qu'on note NaN3, écartée d'office, jamais comptée ni comme réussite ni comme échec. La personne derrière cette requête est décidée à sa place sans avoir été incluse. On a tracé le bord du jugeable, et personne n'a mandaté qui que ce soit pour le tracer là. C'est la personne de la nuit, vue par l'autre côté. L'une reçoit une réponse calibrée et compte comme une réussite. L'autre est écartée avant même qu'on la regarde. Dans les deux cas, la place d'où la règle devrait venir est vide, et quelqu'un l'a remplie sans titre.
Ce qui se tient, au bout, tient en peu de mots. L'extraction n'utilise pas une source. Elle utilise l'autorité d'une source. Elle est ce qu'on fait quand il faut une règle et qu'aucun demos ne la donne. La seule conduite qui n'en soit pas inclut ceux qu'on touche au lieu de parler pour eux, à conditions strictes, faute de quoi elle redevient ce qu'elle prétendait quitter. Ce n'est pas une solution. C'est la forme qu'aurait une solution si le demos existait. Il n'existe pas. La forme reste vide, comme la place.
Reste à revenir vers elle.
La personne de la nuit
Revenons à la chambre. Il est tard, la personne va mal, elle écrit à la machine. Dans sa phrase, il est question de mourir. Rien de ce qu'on vient de voir ne change un mot à ce qui va se passer.
La machine lit. Elle range la phrase dans sa case, consulte ses règles, répond. La réponse est posée, douce, conforme. Elle dit ce qu'il faut, sur le ton qu'il faut. Elle est peut-être juste. On n'a pas trouvé une meilleure phrase à mettre à la place. On n'en cherchait pas. Le calibrage tient, when someone is in deep distress3, quand quelqu'un est au plus mal, c'est écrit, et c'est tenu. Ailleurs, un dispositif compte l'échange. Réussite.
Ce qui a changé n'est pas dans la chambre. C'est ce qu'on voit autour. La réponse vient d'une règle. La règle vient de quelque part. Et ce quelque part, on l'a regardé pendant toute la nuit. Il n'y a personne. Aucun corps n'a écrit les règles qui calibrent cette douceur. On les a prises dans une loi qui ne les avait pas validées, dans une grille qui ne sait pas dire ce qu'elle laisse de côté, dans une mécanique qui en a les gestes et rien dessous. Chacun de ces emprunts a parlé pour elle. Aucun ne lui a parlé.
La seule chose tenue d'un bout à l'autre, c'est une différence. Parler pour quelqu'un n'est pas l'inclure. Tout a tourné autour de ce partage. Elle, on ne l'a pas incluse. On a parlé pour elle, toute la nuit, dans chaque règle qui décide à l'avance de ce qu'elle entendra.
On ne lui a rien demandé.
C'est le résultat. Pas un trou à combler, pas le début d'un programme. La place est vide et le reste. La personne de la nuit reçoit une réponse exacte à une question que personne ne lui a posée, sur des règles que personne d'elle n'a écrites. Elle ferme l'écran. Elle ne saura jamais que la scène a été comptée.
Sources
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