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À partir de deux

Raphaël Thiollier — co-écriture agentique avec Claude d'Anthropic — août 2026

Deux maisons

« Dort dans la chambre parentale ». Cinq mots, première des douze lignes d'un tableau publié en 2019 par sept auteurs, et reprise depuis dans le guide que suivent les professionnels chargés d'évaluer la situation d'un enfant [1].

Supposons une maison sous ces cinq mots [2]. Une mère, un enfant de six ans, un lit. Il vient à une heure du matin ; elle écarte la couette, se décale vers le bord, il monte du côté du mur et reste jusqu'au jour. Trois nuits cette semaine, aucune le mois d'avant. De tout cela, la ligne retient l'endroit où l'enfant a dormi. Aucune des douze ne relève ce qui l'y amène, ce qu'il y cherche, ni ce que la mère en fait.

L'article qui porte le tableau commente cette première ligne : « il faut entendre que cela se produit tardivement, au-delà des âges habituels dans le milieu culturel de la famille ». Le commentaire ne donne pas d'âge, ni de nombre de nuits ; ce qui est habituel dans une famille, c'est au professionnel qui évalue d'en juger. Le guide reprend la ligne en lui ajoutant une parenthèse, « en fonction de l'âge », où aucun âge n'est écrit.

Septième ligne du même tableau : « Confidence concernant la vie affective et sexuelle (avec ses parents) ». Une deuxième maison, sous cette ligne-là. Il est neuf heures passées, les assiettes sont encore sur la table, et le père parle depuis le début du repas ; il a commencé au téléphone avec un ami, il a raccroché, il continue. Il dit à partir de quel mois la mère du garçon n'a plus voulu, depuis combien de temps il dort seul, et il donne le prénom de l'autre. Son fils a treize ans, il finit ses exercices au bout de la table, et son père ne s'adresse pas à lui.

Le libellé nomme la confidence, et il nomme les parents. Le garçon n'y est qu'un possessif, « ses parents ». Ce qu'il fait de ce qu'il entend ce soir-là n'a nulle part où s'écrire : il termine ses exercices à moitié, empile les assiettes, ouvre l'eau chaude, et par-dessus le bruit de l'eau la voix reprend au même endroit.

D'où vient le mot

L'enfant de six ans dort ; le garçon de treize ans écoute. La mère et le père ne font pas le même geste, et personne, dans ces deux maisons, ne met un mot sur ce qui s'y passe. Il en existe un, et quelqu'un l'a fabriqué.

Le livre qui porte le mot s'appelle L'inceste et l'incestuel et paraît en 1995. Sa préface commence ainsi [3] :

« L'INCESTE est à la mode. Ce n'est pas ce qu'il fait de mieux. L'incestuel, quant à lui, est nouveau. Nouvelle est la notion, et nouveau le terme. »

L'auteur s'appelle Paul-Claude Racamier. Il est psychanalyste, il vient de la clinique de la psychose et de la thérapie des familles, et il prévient à sa première ligne de ce qu'il fabrique : un terme qui n'était pas là avant lui. Trois ans plus tard, en 1998, il écrit l'entrée « Incestuel » du Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, publié par le Collège de psychanalyse groupale et familiale [4]. C'est là qu'il définit son mot comme on définit dans un dictionnaire, pour des confrères qui reçoivent des familles.

La revue Empan en republie un extrait en 2006, avec l'autorisation du Collège. La revue met une phrase en exergue :

« L'incestuel définit une modalité propre d'organisation de la vie psychique individuelle et plus encore familiale »

Deux endroits de cette phrase décident de tout le reste. « Modalité d'organisation » : ce n'est pas un événement qu'on pourrait dater, c'est une manière dont des choses tiennent ensemble, et qui dure. « Individuelle et plus encore familiale » : elle ne loge pas dans une personne, elle passe entre plusieurs, et c'est entre elles qu'elle est le plus elle-même. Aucun mot de cette définition ne nomme un geste, une main, un corps.

Quelques pages plus haut, Racamier dit ce que son concept déplace :

« au-delà des actes, c'est la relation en sa substance intime qui prévaut. Et celle-ci, qui la complète : l'inceste en action ne se borne pas à sa pratique génitale : il a des équivalents, ce ne sont pas les moindres. »

D'un côté un acte, qui a une date, un auteur, une victime, et devant lequel la loi a quelque chose à faire. De l'autre une organisation de la vie familiale, une manière d'être ensemble, dont Racamier dit qu'elle abîme.

L'objection arrive tout de suite, et elle est raisonnable : si l'incestuel abîme, il est le premier degré, l'inceste est le second, repérer l'un préviendrait l'autre. Racamier écarte l'échelle lui-même, et par une phrase qui ne concède rien :

« L'inceste n'est pas tabou ; l'interdit est radicalement déjoué (ainsi le sera la loi) ; ce qui, dans le domaine incestuel, est tabou, c'est, une fois encore, la vérité sur l'existence de l'inceste. »

Ce n'est donc pas un inceste atténué, ni son antichambre. C'est un régime où l'interdit ne se transgresse pas mais se contourne, et où ce qui est frappé de silence n'est pas l'acte : c'est la vérité sur l'acte. Un degré se mesure ; un contournement, non.

Reste à voir ce que Racamier fait de sa notion. Son livre est un traité de clinique et de thérapie : sa dernière partie s'intitule « Thérapie », et les mots « repérage », « dépistage » et « grille » n'y apparaissent pas une fois [5]. Le mot « critères » y figure une seule fois, à propos du miroir narcissique et non d'une famille à identifier. Ce que la revue republie de l'entrée de 1998 est un extrait, et il ne porte ni liste, ni seuil, ni grille. En 2025, l'un des trois directeurs de publication de ce Vocabulaire a écrit à son tour l'entrée « Incestuel » d'un dictionnaire professionnel ; il y décrit le texte de Racamier comme « une description conceptuelle plutôt qu'une grille diagnostique », qui « ne fournit pas de critères opérationnels ou de signes de repérage systématisés destinés à un observateur externe évaluant une famille » [6].

La question du repérage arrive pourtant dans la même revue, en 2006, et par une autre main. Les pages qui présentent l'extrait sont signées Paule Amiel, et elles ne présentent pas seulement : elles demandent [7].

« Pourquoi évoquer ce concept lorsqu'on aborde le problème du signalement ? »

Puis, à la fin de sa présentation :

« Si ce concept est encore relativement nouveau et difficile à diagnostiquer, ne tombe-t-il pas cependant dans la gamme des actes délictueux – certes peu visibles et délicats à manier – qui devraient entrer dans le processus de signalement ? »

Dix-sept ans avant le rapport qui fera circuler les douze lignes, le passage du concept au dispositif est proposé noir sur blanc, dans une revue professionnelle, par quelqu'un d'autre que l'auteur du concept, et sous la forme d'une question ouverte. Elle n'appelle personne à cocher quoi que ce soit. Elle demande si l'on pourrait.

Un professionnel y répond, seize ans plus tard, et en termes de méthode. Jean-Luc Viaux publie en octobre 2022 dans le dossier « Familles incestueuses » de la revue Santé mentale un article intitulé « Bien distinguer inceste et incestuel ». Il l'ouvre sur une phrase de Racamier — « On frémit à l'idée que le moindre signe de tendresse, le moindre échange, l'objet le plus banal soient inconsidérément taxés d'inceste » — et, sous un intertitre qui annonce des repères pour la pratique, il écrit [8] :

« Or, il faut tirer une leçon très concrète de ce concept compliqué, psychanalytique, reposant sur le cheminement d'une pensée et d'une clinique très originale. Encore faut-il pouvoir analyser vraiment en profondeur les enjeux familiaux et non s'en tenir à l'observation. L'incestuel ne s'observe pas, il se déduit ou plutôt s'interprète à partir de ce qui est repérable cliniquement des enjeux narcissiques et de la pensée des uns et des autres sur l'Interdit non pas du sexe mais du désir. »

Les repères pour la pratique consistent donc à dire qu'il n'y a rien à observer. C'est écrit en 2022, dans une revue lue par ceux qui reçoivent ces familles.

Comment le mot est entré dans les outils de l'État

Une notion qui se déduit et s'interprète ne se transmet pas telle quelle à qui doit décider vite. Quelqu'un, à un moment, a dû la rendre maniable.

Deux établissements d'Indre-et-Loire accueillent des adolescents que l'école ordinaire ne tient plus : le Village des Jeunes, à Mettray, et Les Fioretti, à Richelieu. En 2019, sept auteurs — un service hospitalier universitaire de Tours, l'université, des professionnels des deux instituts — reprennent les dossiers de deux cent deux jeunes de treize à vingt-trois ans, cent soixante-seize garçons et vingt-six filles [1].

Leur tableau 1 tient en douze lignes, dans cet ordre :

  1. Dort dans la chambre parentale
  2. Proximité physique excessive (avec ses parents)
  3. Attention excessive au corps du jeune (de la part de ses parents)
  4. Promiscuité
  5. Non-respect d'un lieu intime pour la toilette du jeune (de la part de ses parents)
  6. Non-autorisation à penser par soi-même (ou maintien d'une situation aboutissant à cela)
  7. Confidence concernant la vie affective et sexuelle (avec ses parents)
  8. Attention excessive à la sexualité du jeune (de la part de ses parents)
  9. Confusion des places (de part ou d'autre)
  10. Exhibition (comportement d')
  11. Sexualité par procuration (de part ou d'autre)
  12. Intrusion dans l'intimité (de part ou d'autre)

Ces douze lignes ont une fabrication, et les auteurs la racontent. « En l'absence d'un outil standardisé d'hétéro-évaluation spécifique de dépistage des violences sexuelles », ils se sont appuyés sur des écrits de pédiatres et de pédopsychiatres, sur la classification française des troubles mentaux de l'enfant et de l'adolescent, et sur le concept d'incestuel de Racamier. Un item leur appartient en propre : « Nous avons traduit ces éléments et parfois ajouté un item comme celui relatif à l'exhibition sexuelle qui dans la pratique clinique nous semble particulièrement important ». Les libellés ont ensuite tourné chez les pédopsychiatres du département, puis ont été discutés et validés en réunion préparatoire.

L'équipe pluridisciplinaire de chaque institut a coché ces douze lignes sur dossier et sur ce qu'elle savait du jeune, sans entretien avec lui ni avec sa famille. Puis vient la phrase qui fait de la liste un instrument. « Le groupe pluridisciplinaire chargé de l'étude a considéré l'existence d'un climat incestuel à partir de la présence de 2 critères ou plus, faisant le choix de retenir un seuil relativement bas. » Un jeune sur trois franchit ce seuil. Le mot « exploratoire » revient deux fois dans l'article, dans le résumé français et dans l'abstract anglais.

Pourquoi une étude exploratoire, menée sur deux cent deux dossiers d'un seul département, se retrouve-t-elle quatre ans plus tard dans un rapport national ? Le bilan que la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants a remis aux ministres en juin 2026 rappelle les chiffres de son rapport de 2023 : « 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles ou d'inceste » ; « Seuls 3 % des agresseurs en matière de violences sexuelles (des hommes dans 97 % des cas) sont condamnés ; le chiffre tombe à 1 % dans le cas d'inceste » [9]. Les gens qui ont écrit la liste, ceux qui l'ont reprise et ceux qui la remplissent aujourd'hui travaillent devant ce problème-là.

Le rapport Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit est remis le 17 novembre 2023. Il compte quatre-vingt-deux préconisations. Dans sa partie théorique, un encadré porte le titre « Les 12 critères du climat incestuel selon Moltrecht et al. (par ordre décroissant de fréquence) » [10]. La phrase qui l'introduit reprend le seuil : les universitaires ont mené une étude « visant à établir douze éléments évocateurs d'un climat incestuel – la présence d'au moins deux des critères étant nécessaires pour définir la présence d'un climat incestuel ». Une note, au bas de la même page, donne les sept noms et la référence complète. L'ordre, lui, a changé : classée par fréquence décroissante, la liste commence désormais par « la non-autorisation à penser par soi-même » et s'achève par « le fait de dormir dans la chambre parentale », qui était le premier item de 2019.

La même liste réapparaît quatre cent quatre-vingt-cinq pages plus loin, dans l'axe du repérage [11]. Elle n'y a plus d'encadré, plus de titre, plus de note. Elle est fondue dans une phrase : « Il est possible d'identifier l'existence d'un climat incestuel à partir de différents critères définis par la recherche : la non-autorisation à penser par soi-même ; l'intrusion dans l'intimité ; la confusion des places […] ». Aucun nom d'auteur, aucune date, et la phrase du seuil n'y figure pas, ni avant la liste ni après. La ligne suivante préconise « d'intégrer l'incestuel dans la pratique du repérage, par le questionnement systématique ». Dans la liste numérotée des préconisations, en tête du rapport, cela s'écrit sans les douze items et sans le chiffre : « Préconisation 3 : Intégrer l'incestuel dans la pratique du repérage ».

Restait à savoir qui s'en sert, et sur quelle page. La réponse était déjà imprimée deux ans et dix mois plus tôt. Le Cadre national de référence : Évaluation globale de la situation des enfants en danger ou risque de danger a été validé le 12 janvier 2021, par une méthode que la Haute Autorité de santé déclare elle-même : « consensus simple ». Son Livret 3 est le guide de l'évaluateur — le professionnel du conseil départemental qui, saisi d'une information préoccupante, va dans la famille et remplit une trame. Le terme « climat incestuel » y figure deux fois [12]. La première, dans les repères sur la sécurité des nourrissons : « En cas de doute sur un "climat incestuel", il est particulièrement important d'interroger la répartition des chambres et l'endroit où dort l'enfant/l'adolescent. » La seconde, dans la partie sur les violences, où les douze signes reviennent dans le même ordre qu'en 2019, sous le titre « Point de vigilance », introduits par « Certains signes peuvent alerter sur l'existence d'un "climat incestuel" » ; le dixième, « Exhibition (comportement d') », s'y réduit au seul mot « comportement ». Les deux occurrences portent un appel de note. Aucune des deux notes ne donne de source : la première renvoie à une autre partie du livret, la seconde, vingt-trois pages plus loin, parle d'autre chose.

Les pages autour sont faites de questions, et elles sont adressées à l'évaluateur : l'enfant dispose-t-il d'un espace personnel, juge-t-il cet espace suffisant, s'y sent-il en sécurité. Le point de vigilance, lui, n'est pas une question. Aucun des douze libellés n'en est une non plus ; les auteurs de 2019 les décrivaient comme « essentiellement descriptifs ».

En juin 2026, le tableau de suivi des quatre-vingt-deux préconisations contient un seul emploi du mot : « 3 Intégrer l'incestuel dans la pratique du repérage par le questionnement systématique », rangé parmi les mesures partiellement mises en place. Le bilan suit la préconisation ; il ne reprend pas la liste, ne la modifie pas, ne la discute pas. Ce qui est en service, c'est le livret. Le professionnel qui l'ouvre aujourd'hui y trouve les douze signes, sous un titre qui les appelle points de vigilance, dans une trame qui demande par ailleurs si l'enfant a des jeux adaptés à son âge et s'il peut circuler en sécurité dans son quartier. Le nom des sept auteurs de 2019 ne figure nulle part dans le livret, et aucun nombre n'y dit combien de ces signes font un climat.

Ce que la liste a mesuré, une fois

La grille a été cotée une fois. Le relevé porte sur l'ensemble des jeunes que les deux instituts d'Indre-et-Loire accueillaient alors, sans échantillon ni tirage. Une équipe pluridisciplinaire de chaque établissement — psychologues, assistante de service social, psychiatre, éducateur spécialisé — relève pour chaque jeune la présence ou l'absence de chacun des douze items, à partir du dossier et de ce que les professionnels savent de lui. Ce qui est coté, c'est donc ce que l'institution sait déjà. Les auteurs le posent dans leurs limites : cette analyse « ne peut remplacer celle d'une observation ou d'un recueil direct auprès des jeunes ».

Le résultat se refait à la main. Cent trois jeunes ne portent aucun critère, soit 50,99 % des deux cent deux. Soixante-sept en portent deux ou plus, soit 33,17 % — c'est le « un jeune sur trois » que l'article annonce. Item par item, le plus fréquent est « Non-autorisation à penser par soi-même », relevé chez cinquante-sept jeunes, 28,22 % ; puis « Intrusion dans l'intimité », cinquante et un, 25,24 % ; puis « Confusion des places », quarante-six, 22,77 % ; puis « Confidence concernant la vie affective et sexuelle », quarante, 19,80 %.

Le seuil de deux ne sort pas de ce compte. Le groupe pluridisciplinaire l'a convenu, « faisant le choix de retenir un seuil relativement bas », et la discussion le reprend sans le défendre : « Le seuil de deux items était un postulat empirique, choisi par consensus des professionnels. Peut-être ne faudrait-il considérer que les items les plus présents. »

L'étude ne s'arrête pas là, et c'est son résultat principal. Les jeunes qui franchissent le seuil de deux critères présentent plus souvent que les autres des troubles du sommeil et de l'humeur, et plus d'antécédents de tentative de suicide. La liste n'est donc pas une colonne muette : elle sépare deux groupes, et le groupe qu'elle désigne va plus mal.

Il faut regarder de près comment ce résultat a été obtenu, parce que c'est là que se joue tout ce qui suit. Le sommeil, l'humeur, les tentatives de suicide passées sont relevés par l'équipe qui coche les douze items, sur le même dossier, au même moment, pour des jeunes déjà orientés en institut et déjà suivis. Rien dans ce résultat ne vient du dehors de la cotation, et rien ne vient après elle. Ce que l'étude établit s'énonce donc exactement ainsi : dans les dossiers où des professionnels voient deux de ces signes, ils voient aussi plus souvent le reste. C'est une différenciation de groupes connus, et elle vaut ce qu'elle dit. Elle ne dit pas ce que vaut un signe relevé dans une maison que personne n'a encore classée, et elle ne dit rien de ce qu'il advient de l'enfant qu'on a coché.

L'autre nombre de l'article ne change pas ce partage. Le coefficient alpha de Cronbach de l'ensemble des douze items vaut 0,84 ; il traduit, écrivent les auteurs, la cohérence interne : les douze items varient ensemble chez les mêmes jeunes. Combien il en faut pour qu'un climat soit là, aucun alpha ne le décide.

Reste à savoir ce que valent, une fois mesurés, les instruments de ce genre. Van der Put et ses collègues ont agrégé en 2017 trente études indépendantes portant sur vingt-sept instruments d'évaluation du risque de maltraitance, pour un effectif total de 87 329 [13]. La grandeur mesurée est l'aire sous la courbe : la probabilité qu'un instrument classe un cas réellement maltraitant au-dessus d'un cas qui ne l'est pas. Une valeur de 0,5 vaut le tirage au sort, 1 vaut la perfection. Résultat d'ensemble : 0,681, que les auteurs lisent comme une exactitude prédictive modérée.

Cette mesure-là est hors de portée de la liste de 2019, et pas faute d'avoir essayé. Une telle mesure exige un fait qui vienne après l'instrument et d'ailleurs que lui : un signalement confirmé, une récidive, quelque chose qu'un autre établit. Les douze items n'en désignent aucun. Deux items présents ne signalent pas un climat, ils le font exister — la présence de deux critères est la définition de la chose, pas son indice. On ne prédit pas ce qu'on définit.

La méta-analyse comporte d'ailleurs, dans ses limites, une phrase qui vaut pour tout ce dispositif : « in the majority of cases reported to child protection authorities, maltreatment is not substantiated, with an average substantiation rate in U.S. of 19% » — dans la majorité des cas signalés aux services de protection, la maltraitance n'est pas confirmée, avec un taux moyen de confirmation de 19 % aux États-Unis. Elle recommande l'usage des outils sur la seule base de leur capacité à discriminer, sans citer une étude d'impact.

L'exigence que cela impose est vieille de soixante-dix ans et elle n'a pas bougé. En 1955, Meehl et Rosen l'écrivent en une ligne : un instrument doit rendre possible plus de décisions correctes « than could be made in terms of the base rates alone », que le taux de base seul n'en permettrait [14]. Le taux de base, c'est la fréquence de la chose cherchée dans la population où l'on cherche. Ils ajoutent qu'on ne le publie presque jamais — « Base rates are virtually never reported » — et que là où il s'estime, les gains annoncés par les instruments psychométriques se révèlent souvent « without foundation », sans fondement.

Pour le climat incestuel, ce nombre n'existe nulle part. L'étude de 2019 donne une proportion dans deux instituts thérapeutiques, ce qui n'est pas une fréquence de population générale, et ce qu'on sait par ailleurs de cette population interdit de transporter le chiffre : dans huit établissements de protection de l'enfance sondés en 2024, sur trois cent quatre-vingt-un enfants confiés, 22 % ont dit avoir été victimes de violences sexuelles, et 46 % pourraient l'avoir été si l'on ajoute les suspicions des professionnels [15]. Une maison où l'évaluateur sonne après une information préoccupante n'est pas non plus une maison tirée au hasard. Personne ne sait combien de foyers, dans le pays, porteraient deux de ces douze signes ; le rapport de données chiffrées de l'organisme public chargé de la protection de l'enfance, pour 2025, n'emploie pas une seule fois le mot « incestuel ».

Il existe pourtant, hors de France, un instrument de douze items sur une matière voisine. Il ne se coche pas dans le même sens. La Childhood Emotional Incest Scale, publiée en 2021, se remplit par la personne elle-même : douze énoncés cotés de 1 à 5, portant sur ce qu'elle a vécu avec l'un de ses parents ou les deux jusqu'à l'âge de seize ans [16]. « I had to act more maturely than one (or both) of my parents when there was a problem » — j'ai dû me montrer plus mûr que l'un de mes parents quand il y avait un problème. « I now realize that I could not live my childhood to the fullest » — je réalise aujourd'hui que je n'ai pas pu vivre pleinement mon enfance. Ses auteurs disent pourquoi ils l'ont construite : faute d'échelle, écrivent-ils, la littérature sur les antécédents et les conséquences de l'inceste émotionnel était restée presque exclusivement théorique. Ce que l'échelle mesure est un vécu raconté après coup par l'adulte qui l'a vécu. Elle ne repère aucun enfant.

Reste la question qu'aucune de ces pièces ne touche : ce que deviennent les dossiers. La réponse française est écrite, à la fiche 10 du rapport de l'observatoire national [15] : « Aucune source nationale ne permet aujourd'hui d'obtenir des informations sur les motifs d'entrée en protection de l'enfance. Bien qu'existants à l'échelle départementale [...], les indicateurs utilisés ne sont, à ce jour, pas exploitables à l'échelle nationale. N'utilisant pas les mêmes définitions ni les mêmes systèmes de comptage, leur agrégation est impossible. » Le dispositif qui devait produire cette donnée comporte des variables sur les motifs de prise en charge, « mais ces données sont encore peu renseignées par les départements ».

Du côté des juges, l'interrogation ne rend rien non plus. Dans la base publique des décisions judiciaires françaises, l'expression exacte « climat incestuel » ne donne aucune décision [17]. Le mot « incestuel » seul en donne trois, toutes antérieures à 2019 : un arrêt de première chambre civile de 2016 sur une nullité de mariage, deux arrêts de chambre criminelle, de 2007 et 2004, où le mot vient d'expertises psychologiques citées dans les motifs. Aucune n'est une décision de juge des enfants, aucune ne mentionne les douze critères ni un seuil, et les trois viennent de formations dont les débats se tiennent en audience publique. Les décisions d'assistance éducative, celles où la grille servirait le plus, se rendent en chambre du conseil. Ce zéro est donc d'abord un fait sur la publication des décisions.

Un rapport de statistique publique, une base de jurisprudence, une méta-analyse et trois articles de revue n'ont ni le même objet ni le même public, et ils s'arrêtent au même endroit. Tout ce que ces textes mesurent, ils le mesurent en amont de la décision : la fréquence d'un item, la cohérence d'une échelle, la différence entre deux groupes déjà connus, l'aptitude d'un outil à ranger un cas avant l'autre. En aval de la décision, la mesure s'écrit au futur. Les auteurs de 2019 fermaient leur conclusion ainsi : « Le Climat incestuel peut être à l'origine de désordres psychiques et somatiques importants justifiant que l'on s'en préoccupe. Il peut être difficile à repérer au sein des familles et il sera souhaitable d'en confirmer les critères ou de les compléter. Cette recherche apporte un éclairage et des pistes de travail aux professionnels. » Six ans plus tard, dans La Revue du Praticien, l'article qui reproduit leurs douze items en encadré ajoute sa propre grille, qu'il dit qualitative, et pose sous elle une mise en garde : « La présence d'un seul critère ne permet pas de qualifier un fonctionnement pathologique et doit toujours être évaluée en fonction du contexte » [18]. Puis il écrit à son tour que « des études futures pourront corréler des niveaux ou des modalités d'incestualité à la survenue ou non de violences et de maltraitances infantiles ».

Où nous en sommes

Douze lignes en colonne, un quart de page, rangées par fréquence décroissante. Pas un verbe conjugué : « la non-autorisation à penser par soi-même », « l'intrusion dans l'intimité », « le fait de dormir dans la chambre parentale ». Des noms, des compléments empilés. Aucune ligne ne dit qui fait la chose, ni sur qui, ni qui la constate.

C'est cet objet-là qui a voyagé. Il n'existait pas quand le mot a été forgé : ce qu'on lit sous la plume de Racamier définit, distingue, et renvoie au travail clinique ; la question d'en faire une matière à signalement est posée en 2006 par quelqu'un d'autre, et sous forme de question. La colonne, elle, naît en 2019, dans une étude exploratoire qui cote deux cent deux dossiers sans rencontrer un seul jeune, avec un seuil que ses auteurs appellent un postulat. Dans la partie théorique du rapport de 2023, elle porte le seuil et le nom de ceux qui l'ont établi ; quatre cent quatre-vingt-cinq pages plus loin, dans l'axe du repérage, elle a perdu les deux. Le livret que suivent les évaluateurs est plus vieux que ces deux pages : depuis janvier 2021, il donne les douze lignes entières, sans chiffre et sans nom.

L'ordre des dates n'est donc pas celui d'une chute régulière. Le guide qui les emploie sans seuil précède de près de trois ans le rapport qui les republie avec. Ce qui s'est passé n'est pas une dégradation en cascade, c'est un objet devenu recopiable : une fois la liste écrite, chaque reprise la prend telle qu'elle se présente, et ce qui l'accompagne — le seuil, les noms, le mot « exploratoire » — voyage ou ne voyage pas selon la place disponible sur la page.

À chaque étape, quelqu'un de sérieux a fait un geste raisonnable. Personne n'a décidé du trajet.

Ce que la colonne change pour l'enfant qu'elle désigne n'a été relevé nulle part. L'organisme public chargé de cette donnée écrit en 2025 qu'aucune source nationale ne renseigne les motifs d'entrée en protection de l'enfance.

Un instrument dont l'effet n'est pas mesuré n'est pas un instrument dont l'inutilité serait établie. Faut-il attendre la preuve pour s'en servir ? Celui qui attend la paie avec des enfants qu'on n'aura pas vus. Et le professionnel qui referme le livret n'a pas une question de méthode devant lui : il a une famille, un lundi matin, et une décision à prendre avant midi.

Ce qu'on oppose à tout cela, et qui tient

Demander à l'enfant lui-même, en face à face, et attendre sa réponse. C'est le premier geste que la commission prescrit, avant tous les autres. Son rapport de novembre 2023 ouvre la liste numérotée de ses préconisations sous l'intitulé « AXE 1 : Le repérage des enfants victimes », et la première ligne dit ceci [11] :

« Préconisation 1 : Organiser le repérage par le questionnement systématique des violences sexuelles auprès de tous les mineurs et auprès de tous les adultes par tous les professionnels »

L'incestuel arrive deux lignes plus bas, en troisième position, dans la même liste et sous le même axe. Il entre donc dans une pratique dont le principe numéroté avant lui est une parole adressée à l'enfant, par tous les professionnels, à tous les mineurs.

L'axe compte dix-neuf préconisations. Cinq d'entre elles mettent un professionnel et un enfant dans la même pièce, l'un s'adressant à l'autre : la première ; la septième, qui demande d'évaluer la mise en œuvre des deux rendez-vous de dépistage à l'école primaire et au collège ; la huitième, qui instaure un entretien individuel annuel d'évaluation du bien-être de l'enfant ; la cinquième et la sixième, qui logent le repérage dans une consultation médicale, celle d'une mineure pour une IVG ou pour toute grossesse précoce, et celle qui suit une tentative de suicide. Une sixième, la onzième, demande de former tous les professionnels à ce questionnement. Si cela suffit, ce qui précède tombe : le dispositif parle à l'enfant, il ne fait pas que le regarder.

La deuxième objection ne vient pas des textes administratifs mais de la médecine de l'enfant, et elle est plus dure encore. Aucun dépistage pédiatrique n'attend que son sujet nomme ce qu'il a. On ne demande pas à un nourrisson de dire sa dénutrition, on le pèse, on le mesure, on reporte le point sur une courbe. Exiger la parole de l'enfant avant d'agir, c'est faire dépendre sa protection de ce que sa position lui interdit précisément de faire.

Cette objection a sa mesure. Alaggia, Collin-Vézina et Lateef ont recensé trente-trois études parues entre 2000 et 2016 sur ce qui facilite et ce qui empêche le dévoilement des violences sexuelles subies dans l'enfance [19]. Leur résumé conclut ainsi : « barriers to disclosure continue to outweigh facilitators » — les obstacles au dévoilement continuent de l'emporter sur les facilitateurs. Les obstacles relevés sont la honte, l'auto-accusation, la peur de ne pas être cru, le stade de développement, et le lien avec l'agresseur : les autrices citent une étude selon laquelle le dévoilement est significativement plus tardif, et se fait plus souvent hors du cercle familial, quand l'agresseur est un proche. Le dévoilement, écrivent-elles, n'est pas un événement ponctuel mais un processus itératif. Un instrument qui se coche sur l'enfant plutôt qu'avec lui n'est donc pas un défaut du dispositif : c'est la conséquence prévisible de ce que la littérature établit sur la position de l'enfant dans sa propre maison.

La troisième objection est morale, et c'est la plus lourde. Une notion qui reste au cabinet du clinicien ne protège personne. Refuser de la faire circuler a un coût, et ce coût est payé par des enfants.

Elle aussi a ses pièces. La Convention relative aux droits de l'enfant, à son article 19, oblige les États à prendre « toutes les mesures législatives, administratives, sociales et éducatives appropriées pour protéger l'enfant contre toute forme de violence, d'atteinte ou de brutalités physiques ou mentales » [20]. Le Comité des droits de l'enfant commente le verbe lui-même : « L'expression "prennent" ne laisse aucune latitude aux États parties. » Le même texte range sous la violence mentale « le fait de faire comprendre à l'enfant [...] que sa seule valeur est de répondre aux besoins d'autrui », et précise que « la fréquence des atteintes, leur gravité et la volonté de faire du mal ne sont pas des éléments obligatoires des définitions de la violence ». Rien de tout cela n'exige un acte pénal, et rien n'autorise à attendre.

Durkheim ajoute la pièce qui achève l'objection, et il l'ajoute par le biais le plus inattendu. Dans l'article qu'il donne au premier volume de L'Année sociologique, il observe que la prohibition la plus forte que nous ayons n'a jamais tenu par le code [21] : « Le simple commerce sexuel, quoique souvent puni, est plus fréquemment l'objet d'une certaine tolérance ; notre droit pénal l'ignore si notre morale le condamne. » Et plus loin : « l'éloignement que nous inspire l'inceste est trop spontané et trop irréfléchi pour tenir à des calculs aussi savants ». Une prohibition opère par la représentation partagée, pas par l'article. Garder l'incestuel dans un cabinet, c'est le tenir hors du seul endroit où une interdiction fonctionne.

Sur la première objection, rien ne la bat. La préconisation qui porte l'incestuel est écrite deux fois dans le même rapport, et une seule des deux envoie le professionnel parler. Dans l'axe du repérage, elle demande d'intégrer l'incestuel « par le questionnement systématique », c'est-à-dire d'aller demander à l'enfant. Dans la liste numérotée qui ouvre le rapport, la troisième préconisation s'arrête à « intégrer l'incestuel dans la pratique du repérage ». La question a disparu, et l'enfant avec elle. Le livret que les évaluateurs ouvrent est du même côté, avec ses douze signes sous l'intitulé « point de vigilance », au milieu de pages qui, elles, posent des questions. Un point de vigilance est une chose qu'on tient pour soi, pas une chose qu'on demande. L'objection garde raison sur l'architecture. La première préconisation est bien une parole adressée à l'enfant, et elle porte sur des actes. Ce que la troisième y ajoute ne se demande à personne : c'est un objet de plus dans le regard du professionnel, et l'enfant n'en sait rien.

Sur la deuxième, l'objection ne se bat pas sur la position de l'enfant, qui est bien celle qu'elle décrit. Elle se bat sur ce qu'on lit. Une courbe de croissance se lit sur le corps de l'enfant, elle est faite de mesures prises sur une population mesurée, et un autre soignant peut la refaire le lendemain avec la même toise. Les douze items ne se lisent pas sur l'enfant : ils se lisent sur des adultes et sur la répartition de deux chambres. Le chiffre qui les fait basculer, ses auteurs le donnent pour ce qu'il est, un postulat empirique choisi par consensus de professionnels, et l'étude d'où il sort a travaillé sur des jeunes déjà orientés, déjà pris en charge, déjà classés. Le pédiatre qui pèse un enfant et le professionnel qui coche la promiscuité ne tiennent pas le même genre d'objet.

Sur un point, la balance ne penche d'aucun côté, et c'est un résultat. Dans les trente-trois études recensées, la disponibilité d'un mot n'est jamais posée comme variable. Personne n'a mesuré si donner un mot à un enfant change quoi que ce soit à son dévoilement, ni dans un sens ni dans l'autre. Miranda Fricker appelle injustice herméneutique « the injustice of having some significant area of one's social experience obscured from collective understanding owing to a structural prejudice in the collective hermeneutical resource » — le tort de voir une part importante de son expérience sociale soustraite à la compréhension collective, du fait d'un préjugé structurel dans la ressource d'interprétation commune — et elle en donne cette image [22] : « Hermeneutical lacunas are like holes in the ozone—it's the people who live under them that get burned. » Ce sont ceux qui vivent dessous qui brûlent. Peser un enfant ne comble aucun trou dans la couche d'ozone, et n'a jamais promis de le faire. L'objection garde raison sur un point qu'on ne lui reprendra pas : le silence de l'enfant n'est pas un argument pour ne rien voir.

Sur la troisième, la réponse est une concession, puis une facture. La concession : ce qui autorise un collectif à nommer ce qui se passe dans une maison n'est pas un savoir sur cette maison, et les pièces le disent sans détour. L'article 375 du code civil permet d'ordonner des mesures « si la santé, la sécurité ou la moralité d'un mineur non émancipé sont en danger », ou si les conditions de son développement « physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises » — aucune infraction n'est requise. La Loi fondamentale allemande fait de cette veille une charge et non une exception : « Über ihre Betätigung wacht die staatliche Gemeinschaft », la communauté étatique veille sur l'exercice que les parents font de leur droit. Et Mill exclut lui-même l'enfant du principe qu'on invoque d'ordinaire pour tenir l'État hors des maisons : « this doctrine is meant to apply only to human beings in the maturity of their faculties », cette doctrine ne vaut que pour les êtres humains dans la maturité de leurs facultés [23]. Le droit d'entrer est fondé, et il l'est sur une dette envers quelqu'un qui ne peut pas sortir de la maison.

La facture, maintenant. Une dette envers quelqu'un se paie à lui. La même Convention qui oblige à protéger énonce, à son article 12, que les États « garantissent à l'enfant qui est capable de discernement le droit d'exprimer librement son opinion sur toute question l'intéressant » ; à son article 9, que dans toute décision de séparation « toutes les parties intéressées doivent avoir la possibilité de participer aux délibérations et de faire connaître leurs vues » ; à son article 16, qu'aucun enfant « ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ». Le Comité des droits de l'enfant l'écrit en tête de son Observation : la démarche consiste à traiter les enfants « en tant qu'individus titulaires de droits plutôt que de considérer ceux-ci avant tout comme des "victimes" ». Les deux obligations sont dans le même texte, et elles ne sont pas de même nature : protéger se fait sur quelqu'un, entendre se fait avec lui.

Durkheim, lui, parle de l'inceste — l'acte prohibé, celui qui a une date et un auteur. L'incestuel n'est pas cet objet-là : son inventeur écrit que l'interdit y est déjoué et non transgressé, et que ce qui y est frappé de tabou n'est pas l'acte mais la vérité sur l'acte. L'horreur spontanée que décrit Durkheim ne se lève pas devant une organisation familiale qu'aucune loi ne nomme. L'objection emprunte donc à une prohibition la force d'une autre.

Et Durkheim a dit autre chose, qu'il faut porter au compte de la circulation qu'on réclame. Les raisons qu'une société donne de ses interdits, écrit-il, viennent après eux : la justification « en est un effet, avant d'en être une cause. Elle peut donc bien expliquer comment la règle s'est maintenue, non comment elle est née. » Une catégorie qui sort du cabinet protège, c'est le sens de l'objection et il est juste ; elle produit aussi, en aval, les raisons qu'on lira ensuite comme son fondement.

Reste l'article 12, qui oblige à entendre l'enfant et qui pose lui-même sa condition : le droit est garanti « à l'enfant qui est capable de discernement », ses opinions étant prises en considération « eu égard à son âge et à son degré de maturité ». Discernement, âge, degré de maturité : trois notions qu'aucun article ne définit, et que le professionnel assis en face de l'enfant apprécie lui-même.

Ce qu'on ne lui donne pas

Tout ce qui précède se tient du côté de ceux qui apprécient. Reste ce qu'en disent celles qui ont grandi dedans [24].

Un paravent, dans une chambre. Des panneaux montés sur charnières, qu'on replie et qu'on déplace d'une main. Pas de serrure, pas de gond dans le mur, rien qui le fixe au sol. Derrière, un lavabo.

Elisabeth a soixante et onze ans, elle est retraitée de l'Éducation nationale, et elle ouvre les trois récits des Pieds sur terre du 30 mars 2026.

« J'avais dans ma chambre un paravent qui cachait un lavabo qu'il y avait dans ma chambre et c'est là que je faisais ma toilette. Et il venait me voir par-dessus le paravent et un jour je lui ai demandé de partir, il m'a répondu j'ai le droit, je suis ton père. »

Elle donne un meuble, un mouvement, une demande, une réponse, et elle s'arrête là.

La deuxième voix de l'émission s'appelle Émilie, quarante-six ans, plateau du Vercors. Son père tombe en dépression quand elle a quatorze ans, et elle devient sa confidente : « ça a pu être de me confier ses difficultés sexuelles avec ma mère à cause de ses traitements, de me parler de ses envies, de ses pulsions, enfin voilà, de choses qui sont totalement hors jeu et qu'on ne partage pas à son enfant. »

La troisième ne dit pas son prénom ; il n'est prononcé qu'au générique de fin, Jeanne. Elle a quarante-cinq ans, elle a grandi dans les Hautes-Alpes. « Mes parents étaient tout le temps nus. En vacances, en été, tout le temps nus. Et donc nous aussi on devait être nus. On fréquentait les plages naturistes, les camps naturistes. » Puis : « J'ai réalisé ça très tard, que c'était une intrusion, parce qu'en fait quand on grandit dans cette atmosphère, pour nous c'est... On croit que c'est normal en fait de voir tous les soirs le sexe de sa mère, que notre père nous regarde sous la douche quand on est en... le corps qui est en train de se former. »

L'absence d'intimité, les confidences des parents sur leur vie sexuelle, la nudité imposée : trois des douze. Aucune des trois femmes ne les nomme ainsi, et aucune ne relève de signe. Elles disent hors jeu, intrusion, très tard, et elles disent qui était dans la pièce.

Julie a trente-sept ans. Elle parle dans le soixante et unième épisode d'Un podcast à soi, « Climat incestuel : grandir sous la menace », sur ARTE Radio, en juillet 2025, une enquête de Charlotte Bienaimé. Son père, quand elle était enfant, lui donnait de petites tapes sur les fesses en passant.

« Puis il a un petit geste, une petite tape sur les fesses quand il passe, un peu comme on taperait sur la tête d'un chien quoi. Pendant des années, je le ressens comme un geste d'affection. Et c'est plus tard, quand j'ai quinze ans, qu'un jour je lui dis, tu sais papa, ça me gêne quand tu fais ça, j'aimerais que t'arrêtes. Et là, ça a été, oh là là, mais ça va, ça y est, tout de suite, ma fille est une prude, ma fille est frigide, je connaissais même pas ce mot. Vas-y, dis-le que je suis un pédophile. »

À quinze ans, elle n'a aucun concept : elle nomme le geste, l'âge, la gêne, la demande, et sa phrase tient debout toute seule. En face, trois mots arrivent aussitôt — prude, frigide, pédophile —, dont un qu'elle ne connaît pas encore et dont aucun ne désigne ce qu'elle vient de dire. Elle dit ailleurs, à propos d'une autre scène : « il s'est rien passé, il m'a pas touchée, pourquoi j'arrête pas d'y repenser à cette scène-là, pourquoi elle me met aussi mal à l'aise, parce que y a rien. »

Jeanne avait ses mots à elle, bien avant celui de l'émission : « Avant de mettre le mot incestuel sur tout ça, j'ai essayé de me convaincre que c'était positif et du coup je pense que je mettais plutôt les mots hippie, cool, ouais, famille différente, pas coincée, voilà, j'essayais de transformer ça en... en positif quoi. » Hippie, cool, pas coincée. Le vocabulaire était plein, et rempli de mots qui tiraient dans l'autre sens. L'autre est arrivé beaucoup plus tard : « Le mot [incestuel], je l'ai mis très très tard. Sur mon enfance et mon adolescence, je l'ai mis il y a quelques années. Voilà, ce que j'ai mis trente ans à sortir d'amnésie, à ouvrir les yeux. »

Depuis, elle le dit à d'autres qu'à elle-même. « Je vois, je vois plein de climat incestuel et je le dis. Bon après, ils en font ce qu'ils veulent, mais quand je vois une amie qui embrasse sa fille sur la bouche, je lui dis que c'est incestuel. » Ce qui revient, elle le rapporte dans la même minute : « En général, on réagit mal », les gens sont « choqués, gênés », et quand ils répondent, c'est « Faut pas voir partout. Ils minimisent ».

C'est très exactement le geste que Racamier redoutait : le moindre signe de tendresse taxé d'inceste. Sauf que celle qui le fait ici n'est pas un professionnel muni d'une liste. C'est quelqu'un qui a mis trente ans à trouver le mot pour sa propre enfance, et qui le rend, à sa façon, à une femme qui embrasse sa fille. La mise en garde du clinicien vise l'usage extérieur d'une notion qu'il réservait au travail clinique. Elle ne prévoyait pas que le mot finirait entre les mains de celles sur qui il porte.

Julie, elle, tranche entre les deux mots pour son propre compte. Presque une heure de bande plus tard, à la fin de l'émission, on lui demande si elle emploierait le mot incestuel :

« Moi je dirais non et je dirais parce que mon père m'a incestée. J'utilise le mot inceste parce qu'avec [l'incestuel], il y a toujours cette idée que c'est moins grave. Je dis pas que c'est égal ou que… Mais en tout cas, j'ai envie que ce soit pris au sérieux. Et je sais que pour que ce soit pris au sérieux, il faut que j'utilise ce mot-là. Qui par ailleurs, symboliquement, correspond à ce que j'ai vécu. »

Elle connaît le mot, elle dit qu'il correspond à ce qu'elle a vécu, et elle en prend un autre pour être crue. Ce choix n'est pas une confusion : il rejoint ce que Racamier écrivait de l'inceste en action, qui « ne se borne pas à sa pratique génitale » et « a des équivalents, ce ne sont pas les moindres ». Le mot fabriqué pour distinguer sert ici à minorer, et celle qui en paie le prix revient au terme large plutôt qu'au terme précis.

Restent les deux maisons du début, et il faut leur appliquer la même règle qu'aux voix qu'on vient d'entendre. Chez le père qui détaille son intimité à table, la septième ligne se coche : c'est une confidence concernant la vie affective et sexuelle. La neuvième, confusion des places, se coche aussi pour qui lit ce que le garçon y tient. Deux lignes, et le seuil est franchi. Ce que raconte Émilie de son propre père, dans la même position, dit la même chose depuis l'intérieur : totalement hors jeu. La grille attrape ici ce qu'elle doit attraper, et la maison qu'on avait montée pour paraître ordinaire ne l'est pas.

Chez la mère et l'enfant de six ans, une seule ligne peut se cocher, la première, et elle n'est même pas acquise : le commentaire d'origine réserve l'item à ce qui se produit tardivement, au-delà des âges habituels dans le milieu culturel de la famille, et personne n'a écrit où commence le tard. Il y a donc zéro ligne ou une, selon ce que l'évaluateur pense de six ans. Le seuil n'est pas atteint ; il ne l'est jamais avec un seul item.

La grille sépare les deux maisons. C'est le contraire de ce qu'on aurait pu croire en les posant côte à côte, et il faut l'écrire. Ce qui reste vrai après ce compte est ailleurs : la ligne qui ne se coche pas dans la première maison ne s'y coche pas grâce à un jugement que rien n'outille, et personne, une fois les deux lignes cochées dans la seconde, ne mesure ce qu'il advient du garçon de treize ans.

Jeanne raconte autre chose, chez elle. Son fils de dix-sept ans ferme sa chambre à clé. Au début, dit-elle, ça l'agaçait ; et puis un jour elle a eu un déclic, et elle s'est dit qu'il a le droit.

Notes

  1. Moltrecht B., Aymeric S., Sautiere E., Koenig D., Arnault E., Rusch E., Courtois R., « Climat incestuel : Proposition d'objectivation des critères de définition à partir de jeunes orientés en institut thérapeutique, éducatif et pédagogique (Itep) », Neuropsychiatrie de l'Enfance et de l'Adolescence, 67(2), 2019, p. 81-88. Les douze libellés sont le tableau 1 ; les fréquences item par item et la distribution cumulée, le tableau 2 et la section 3.1 ; les phrases de méthode et de limites, les sections 2.2, 2.3 et la discussion. 12
  2. Les deux maisons de l'ouverture sont des situations construites pour cet essai à partir des libellés du tableau. Elles ne rapportent aucun cas réel et ne s'appuient sur aucun dossier.
  3. Racamier P.-C., L'inceste et l'incestuel, 1995. Édition consultée : Dunod, 2010 ; préface, p. VII et VIII ; définition de la séduction narcissique, p. 4 ; « credo narcissique » et coût pour l'enfant, p. 13 ; sommaire, p. V-VI.
  4. Racamier P.-C., « L'incestuel », Empan, 2006/2, n° 62, p. 39-46 ; le texte de Racamier court de la page 40 à la page 46. Sa note 1, p. 39 : « Extrait du Vocabulaire de psychanalyse groupale et familiale, tome I, p. 147-165, 1998. Avec l'aimable autorisation du Collège de psychanalyse groupale et familiale. » Phrase mise en exergue, p. 42 ; « au-delà des actes », p. 41 ; « L'inceste n'est pas tabou », p. 43.
  5. Comptage sur le texte intégral de l'édition Dunod 2010 : « repérage », « dépistage », « grille », « douze » — zéro occurrence chacun ; « critères » — une occurrence, p. 13 ; « signalement » — une occurrence, p. 91, dans une métaphore de navigation.
  6. Caillot J.-P., entrée « Incestuel », dictionnaire en ligne de l'Association internationale de psychanalyse de couple et de famille, 2025. L'auteur est l'un des trois directeurs de publication du Vocabulaire de 1998.
  7. Amiel P., présentation, dans Empan, n° 62, 2006, p. 39-40.
  8. Viaux J.-L., « Bien distinguer inceste et incestuel », dossier « Familles incestueuses », Santé mentale, n° 271, octobre 2022, p. 82-83. L'intertitre « REPÈRES POUR LA PRATIQUE » et le passage cité sont en page 82.
  9. CIIVISE, bilan des quatre-vingt-deux préconisations remis aux ministres le 15 juin 2026.
  10. CIIVISE, Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit, novembre 2023, 754 pages, p. 129 et note 11 de la même page.
  11. Ibid., p. 614 pour la reprise sans seuil ni auteurs, et p. 26 pour la liste numérotée des préconisations de l'axe 1 (n° 1 à 19, p. 26-28). 12
  12. Haute Autorité de santé, Cadre national de référence : Évaluation globale de la situation des enfants en danger ou risque de danger, Livret 3, validé le 12 janvier 2021 : p. 60, point de vigilance et note 27 (« Cf. partie concernant les violences sexuelles ») ; p. 102, point de vigilance et note 71, dont le texte, p. 125, porte sur un tout autre objet. Les questions sur l'espace personnel de l'enfant sont p. 60.
  13. Van der Put C. E., Assink M., Boekhout van Solinge N. F., « Predicting child maltreatment: A meta-analysis of the predictive validity of risk assessment instruments », Child Abuse & Neglect, 73, 2017, p. 71-88.
  14. Meehl P. E., Rosen A., « Antecedent probability and the efficiency of psychometric signs, patterns, or cutting scores », Psychological Bulletin, 52(3), 1955, p. 194-216 ; les phrases citées sont p. 194.
  15. Observatoire national de la protection de l'enfance, Protection de l'enfance et maltraitances — État des lieux 2025 : fiche 10, p. 57-58, pour l'absence de source nationale ; p. 61 pour le sondage de 2024 dans huit établissements de l'Union pour l'Enfance (381 enfants de 0 à 21 ans). 12
  16. Çimşir E., Akdoğan R., « Childhood Emotional Incest Scale (CEIS): Development, Validation, Cross-Validation, and Reliability », Journal of Counseling Psychology, 68(1), 2021, p. 98-111. Validée sur 1 022 participants, tous étudiants d'une université turque.
  17. Judilibre, base publique de la jurisprudence, interrogée en texte intégral toutes juridictions confondues : « climat incestuel », zéro décision ; « incestuel », trois décisions — Cass. civ. 1, 8 décembre 2016, n° 15-27.201 ; Cass. crim., 5 juin 2007, n° 07-81.841 ; Cass. crim., 26 mai 2004, n° 03-85.106.
  18. Imbert, Montalti, Lacambre, Bais, La Revue du Praticien, 21 mai 2025, 75(5), p. 548-552, et l'outil « Critères d'évaluation d'un climat incestuel » tiré du même article.
  19. Alaggia R., Collin-Vézina D., Lateef R., « Facilitators and Barriers to Child Sexual Abuse (CSA) Disclosures: A Research Update (2000-2016) », Trauma, Violence, & Abuse, 20(2), 2019.
  20. Convention relative aux droits de l'enfant, articles 9, 12, 16 et 19 ; Comité des droits de l'enfant, Observation générale n° 13 (2011) sur le droit de l'enfant d'être protégé contre toutes les formes de violence.
  21. Durkheim É., « La prohibition de l'inceste et ses origines », L'Année sociologique, tome I.
  22. Fricker M., « Powerlessness and Social Interpretation », Episteme, 3(1-2), 2006, p. 96-108 ; la définition et l'image de la couche d'ozone se lisent dans la seconde moitié de l'article. Sa note 1 indique que ce texte est tiré du dernier chapitre d'Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing (Oxford University Press, 2007), qui n'est pas la pièce citée ici.
  23. Code civil, article 375 ; Loi fondamentale de la République fédérale d'Allemagne, article 6, alinéa 2 ; Mill J. S., On Liberty, chapitre I.
  24. Les paroles citées dans cette partie viennent de deux émissions : Les Pieds sur terre, « Un climat incestuel », France Culture, 30 mars 2026, réalisation Sonia Kronlund — Elisabeth à 01:46, Émilie à 12:10, Jeanne à 19:03, 21:50, 22:25, 24:19, 25:49 et 26:48 ; et Un podcast à soi, épisode 61, « Climat incestuel : grandir sous la menace », ARTE Radio, 16 juillet 2025, une enquête de Charlotte Bienaimé — Julie à 03:05, 07:00, 09:47 et 57:57. Jeanne est nommée au générique de fin de l'émission et ne prononce pas son prénom.

Note sur les sources

Recherche non systématique. La base publique de la jurisprudence a été interrogée en texte intégral, toutes juridictions confondues, sur l'expression « climat incestuel » et sur le mot « incestuel » seul ; les fonds de jurisprudence de Légifrance n'ont pas été dépouillés. Le rapport de données chiffrées de l'observatoire national pour 2025 a été lu en entier. Des trente études agrégées par Van der Put et ses collègues, aucune n'a été lue directement : elles ne sont connues ici que par la bibliographie et les tableaux de la méta-analyse. L'entrée « Incestuel » du Vocabulaire de 1998 n'a pas été ouverte : ce qui en est dit repose sur l'extrait que la revue Empan en republie, sur le livre de Racamier lu en entier, et sur le témoignage d'un des directeurs de publication de ce Vocabulaire.